Banques  : les panafricaines s'offrent leur continent

Le système bancaire africain a subi de profonds changements en moins d'une décennie. Les banques européennes et américaines ont passé le flambeau à de nouveaux acteurs, à la suite du krach de 2008, ou pour asseoir leur présence sur le marché asiatique jugé plus attractif. Ce vide a profité à des groupes panafricains qui, se sentant à l'étroit sur leur marché naturel, ont opté pour l'expansion régionale. Ces « outsiders » se sont lancés du Nord du Continent (Maroc), de l'Ouest (Nigeria), de l'Est (Kenya) ou encore de son extrême Sud (Afrique du Sud).
Amine Ater

9 mn

(Crédits : Reuters)

Les systèmes financiers d'Afrique subsaharienne continuent d'accuser un retard de développement. Les secteurs bancaires y sont traditionnellement concentrés et restent loin de maîtriser l'intermédiation financière. Selon la base de données de la Banque mondiale portant sur l'inclusion financière, seuls 34 % des Africains adultes disposaient d'un compte bancaire en 2014, contre 24 % en 2011. Ainsi, l'accès au financement en Afrique, bien qu'en progression, reste parmi l'un des plus faibles au monde. Une situation qui constitue un frein majeur à l'activité et à la croissance des entreprises, surtout pour les TPE.

Un environnement favorable au changement

L'émergence d'opérateurs bancaires panafricains, combinée aux transformations structurelles qui touchent le secteur, notamment l'explosion des services bancaires mobiles, a permis de stimuler la concurrence et d'améliorer l'accès au financement. L'Afrique subsaharienne est un cas d'école en termes de pénétration des solutions d'argent mobile. Là où 2 % des adultes sont titulaires d'un compte de mobile banking dans le monde, ils sont 12 % en Afrique subsaharienne. Le secteur financier et notamment bancaire a connu de profonds changements en Afrique au cours des vingt dernières années. Une dynamique facilitée par les chantiers de libéralisation financière, par l'amélioration des capacités institutionnelles et réglementaires ou encore par l'expansion des activités bancaires transfrontalières. Le développement de réseaux bancaires panafricains a modifié le paysage bancaire et financier du Continent. Une montée en régime permise par la pénétration rapide de la téléphonie mobile.

Banques panafricaines

Cela a constitué une véritable rupture en matière d'approche et de process client, rendue possible par l'expansion rapide des solutions de banque mobile, notamment en Afrique de l'Est. Jouissant d'un avantage de taille, à savoir la capacité d'atteindre des consommateurs- même ceux situés dans des zones reculées - manquant d'infrastructures et de moyens de transport, ce changement de paradigme semble avoir réussi. Près d'un tiers des titulaires de comptes en Afrique subsaharienne affirme être titulaire d'un compte d'argent mobile, qui peut être contracté soit chez un opérateur télécoms, soit auprès d'une institution financière. L'est du Continent reste le meilleur élève en termes de pénétration de marché : 20 % des adultes de la région déclarent posséder un compte de mobile banking et 10 % affirment disposer uniquement de ce type de compte.

Un désengagement international maîtrisé

Bien que l'accès aux services financiers en Afrique subsaharienne reste plus limité que dans les autres régions, la solidité des systèmes financiers s'y est renforcée. L'amélioration de la qualité des actifs, la réduction du rôle des banques d'État dans l'activité de prêt et le renforcement de la régulation sont autant de facteurs ayant contribué à l'amélioration de la santé financière des systèmes bancaires. Preuve en est, la baisse d'incidence des crises bancaires systémiques, un phénomène récurrent dans les années 1980 et au début des années 1990, avec seulement une crise majeure observée au cours de la dernière décennie. La restructuration des banques d'État et la libéralisation du secteur financier, entamé au niveau continental depuis 1990, a permis l'entrée d'institutions bancaires étrangères et une concurrence accrue. Le capital était dans un premier temps détenu par des groupes européens et américains, avant que ces participations ne soient récupérées, dans les années 2000, par des entités ayant leur siège dans d'autres pays d'Afrique - des groupes panafricains qui contribuent à l'intégration et à l'inclusion financières et stimulent au passage l'innovation et la concurrence. Ce désengagement des banques internationales se reflète dans les encours des banques prêteuses sur les pays d'Afrique subsaharienne, encours moins importants que ceux dédiés à d'autres zones émergentes. Un constat nuancé par la Banque des règlements internationaux (BRI) qui estime que ces encours, à eux seuls, ne suffisent pas à dresser un portrait fidèle à la réalité de l'implication des banques internationales en Afrique subsaharienne. Un contraste très caractéristique des établissements européens ayant une présence historique sur le Continent et gérant des filiales, des agences et des bureaux de représentation dans différents pays africains.

L'influence de ces établissements est palpable dans les pays où les filiales d'institutions financières - britanniques, françaises et portugaises - jouent un rôle actif. En termes de chiffres absolus, les encours transfrontaliers circulants en zone subsaharienne atteignent quelque 180 milliards de dollars. Côté créances envers les banques internationales, la part des pays d'Afrique subsaharienne diminue année après année. Une baisse qui s'explique par l'orientation des flux financiers internationaux vers le dynamique marché asiatique et la réduction des créances transfrontalières en Afrique du Sud où les bailleurs de fonds locaux ont renforcé leur présence au détriment des banques internationales. Un changement qui s'explique par l'établissement des opérations transfrontalières de Barclays en Afrique du Sud, via sa filiale locale.

Le vide rapidement comblé

L'émergence et l'expansion rapide des groupes bancaires panafricains ont donné un coup de fouet au paysage bancaire continental. Ces nouveaux opérateurs ont mis en place d'importants réseaux transfrontaliers et reprennent en grande partie le rôle des banques européennes et américaines qui dominaient jusqu'alors les activités bancaires en Afrique subsaharienne. Pour la BRI, cette montée en gamme repose sur l'amélioration de la stabilité politique et macroéconomique dans de nombreux pays, le renforcement des liens commerciaux et de l'intégration économique. Le tout accompagné de mesures incitant les banques à accompagner leurs clients dans leur développement régional, voire continental, tant les possibilités de diversification au sein des marchés sont loin d'être négligeables.

Carte banques afrique fmi

Source: FMI/LTA

Vu qu'une grande partie de la population n'est pas bancarisée, cela représente une opportunité par rapport à des marchés nationaux plus saturés. Sept grands groupes bancaires sont présents dans au moins dix pays africains : trois ont leur siège au Maroc, deux au Togo, un au Nigeria et un en Afrique du Sud. D'autres banques du Kenya, du Nigeria et d'Afrique du Sud ont plutôt une assise régionale avec des opérations situées dans au moins cinq pays. Présents dans quelque 36 pays d'Afrique subsaharienne, ces opérateurs ont désormais un rôle plus important que les banques européennes et américaines.

Une avancée à risques

Ces institutions se sont, par ailleurs, rapidement hissées comme chefs de file dans les prêts syndiqués dédiés au financement de l'infrastructure en Afrique subsaharienne.

La prédominance de groupes marocains ou sud-africains, et dans une certaine mesure kényans et nigérians, repose en partie sur des pratiques réglementaires plus avancées dans leurs pays respectifs. Ces groupes jouissent par ailleurs du soutien des autorités de réglementation de leur pays d'origine qui poussent les autorités des pays cibles à relever leurs normes de supervision et de comptabilité. Cette expansion comporte également sa part de risques et pose de nouveaux défis pour ces groupes en matière de surveillance. En clair, une plus grande intégration continentale offre des avantages certains, il n'empêche que cette interconnexion signifie une plus grande exposition aux retombées des chocs transfrontaliers.

En effet, la disponibilité des données financières demeure restreinte dans de nombreux pays, les échanges d'information restent également limités par les législations nationales en matière de secret bancaire, notamment sur les encours transfrontaliers au sein des groupes panafricains. Un manque d'information qui rend difficile, aux autorités de régulation, d'identifier les éventuels risques de retombées. L'absence de normes comptables unifiées et la mise en oeuvre différenciée des accords de Bâle à travers le Continent, sont autant de facteurs compliquant l'évaluation de la solidité financière des banques. Instaurer une collaboration stratégique entre les différentes autorités de réglementation et les banques centrales des pays d'origine des principaux groupes bancaires panafricains faciliterait la mise en place de programme de coopération et d'harmonisation de manière à éviter des soubresauts pouvant dégénérer en crise.

Baisse de rythme en vue ?

Pour le moment, les entités panafricaines interviennent à plus grande échelle que la plupart des banques d'Afrique subsaharienne et n'en finissent pas d'étendre leur zone d'influence depuis le début de la crise financière. Une présence de plus en plus importante qui se traduit par une rationalisation des coûts et une meilleure rentabilité. Les trois quarts de ces groupes génèrent plus d'un quart de leurs rentrées hors de leur marché d'origine. Un désir d'expansion qui est dû à un environnement local marqué par une forte concurrence conjuguée à un attrait pour la rentabilité. Seuls l'Érythrée, la Somalie et le Soudan ne comptent aucune succursale de l'une de ces banques panafricaines.

Alors qu'un pays comme la Tanzanie ne recense pas moins de six filiales de ces groupes, le Ghana, le Kenya, le Mozambique, l'Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe en comptent cinq. Cela donne lieu à une concurrence accrue pour l'octroi de prêts et la collecte de dépôts ou encore le renforcement de l'intermédiation. Cette quête de nouveaux marchés se poursuivra mais à un rythme moins « soutenu ». Certains groupes ont récemment exprimé leur volonté de prendre le temps de « digérer » cette longue période d'expansion, de se recentrer sur leurs principaux marchés et de mettre en oeuvre une corrélation entre leurs investissements transfrontaliers et une baisse des coûts d'exploitation. Il n'empêche que des marchés comme ceux du Ghana, du Kenya et de la Tanzanie attisent la convoitise des banques séduites par leur fort potentiel de croissance. Ces derniers sont suivis par le Nigeria, le Rwanda, l'Ouganda et la Zambie.

La conquête de ces marchés passera par le maintien de l'effort consenti en termes d'amélioration du coefficient d'exploitation des banques panafricaines. Les investissements engagés dans la mise en place de services bancaires et de solutions mobiles sont également appelés à s'intensifier. Une situation qui résulte de l'incursion des opérateurs télécoms dans le marché des services financiers. Les banques panafricaines prévoient également d'accroître leurs portefeuilles de crédits et mentionnent de plus en plus les PME comme cibles prioritaires pour leur expansion, aux côtés des grands groupes locaux et des multinationales.

Amine Ater

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