Frannie Léautier : « L’innovation financière en Afrique peut agir sur les investissements et l’endettement »

[SERIE WEB] Financière émérite, Dr Frannie Léautier est Senior Partner et CEO de SouthBridge Investments (SBI) du groupe bancaire fondé par Lionel Zinsou et Donald Kaberuka. Cette Tanzanienne native de Moshi dans la région du Kilimandjaro a eu une longue carrière dans la finance internationale avec de hautes fonctions notamment à la Banque mondiale et à la Banque africaine de développement (BAD) où elle a été Vice-présidente. Dans le cadre de la série de La Tribune Afrique sur l’innovation financière et la possibilité pour la finance africaine de se creuser un sillon plus marqué et qui réponde aux urgences économiques actuelles, Dr Léautier livre son analyse.
Ristel Tchounand

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« L'innovation financière peut aider l'Afrique à augmenter le volume des investissements tout en maintenant un contrôle strict des niveaux d'endettement », affirme Frannie Léautier, Senior Partner et CEO de SouthBridge Investments (SIB) et ancienne Vice-présidente de la Banque africaine de développement (BAD).
« L'innovation financière peut aider l'Afrique à augmenter le volume des investissements tout en maintenant un contrôle strict des niveaux d'endettement », affirme Frannie Léautier, Senior Partner et CEO de SouthBridge Investments (SIB) et ancienne Vice-présidente de la Banque africaine de développement (BAD). (Crédits : DR)

LA TRIBUNE AFRIQUE - Depuis le début de la crise, la question du financement des économies africaines est au cœur des débats dont celui organisé par le président Emmanuel Macron le 18 mai avec les chefs d'États africains et les institutions internationales. Avant vos fonctions chez SouthBridge, vous avez longtemps travaillé dans la finance internationale de développement et avez notamment été Vice-présidente de la BAD. Aujourd'hui quelles sont selon vous les grandes problématiques liées à la capacité de l'écosystème financier africain à accompagner l'économie ?

FRANNIE LEAUTIER - Juste avant la crise de Covid-19, les économies africaines avaient fait d'énormes progrès dans la consolidation du secteur financier, notamment à travers l'accent mis sur le développement des services envers les particuliers et les entreprises dans la banque de détail, soutenus par les nombreuses opportunités offertes par les innovations technologiques. Ainsi, l'accès aux personnes non bancarisées via des systèmes de paiement mobile, l'approbation en ligne des crédits et le suivi dématérialisé des prêts ont largement contribué à réduire la structure de coûts de gestion des prêts. Le secteur bancaire reste un terrain privilégié d'innovation et attire sans cesse nouveaux produits et nouveaux acteurs.

Avec la crise covid-19, l'usage de services innovants a connu une forte accélération à mesure que les gouvernements ont privilégié des solutions de portefeuille électronique pour soutenir directement le pouvoir d'achat des ménages. Cela a fortement incité les ménages à utiliser ces solutions technologiques pour gérer leur consommation de manière plus flexible.

Cependant, ces progrès ont été ralentis par la fuite des capitaux en dehors du système bancaire africain au début de la pandémie. D'autres facteurs ont contribué à aggraver les contraintes de liquidité auxquelles sont confrontées les banques nationales. Les changements dans le fonctionnement des marchés et d'autres perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales ont eu un impact supplémentaire sur les banques nationales, et elles ont commencé à faire face à des niveaux croissants de prêts improductifs.

Les grands projets d'infrastructure et d'autres priorités majeures n'ont pas pu être financés car les gouvernements ont orienté en urgence les ressources limitées dont ils disposaient vers la santé et la lutte contre la propagation de la pandémie. Les devises, raréfiées en raison de l'effondrement de l'export, ont été réorientées vers l'achat d'équipements de protection et de fournitures médicales ainsi que de kits de test, privant davantage le secteur productif des ressources dont il avait tant besoin pour ses importations. Ces contraintes de liquidité, conjuguées à d'importantes fluctuations de certaines monnaies nationales, ont causé davantage de souffrances aux entreprises privées.

Les infrastructures et l'industrie font justement partie des urgences, sur fond de besoin pressant d'un appui conséquent aux entreprises pour la relance, surtout pour que le continent atteigne ses objectifs de développement à l'horizon 2030 (Nations Unies) et 2063 (Union africaine), sans parler de la nécessité de favoriser le déploiement de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Que peut mettre en œuvre l'écosystème financier africain pour innover en termes de solutions financières ?

La perturbation des chaînes d'approvisionnement mondiales à la suite de la pandémie est survenue à un moment où l'Afrique était sur le point de lancer la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Par leur détermination, leur travail acharné et leur engagement, les dirigeants africains ont décidé de poursuivre et de lancer le libre-échange comme prévu le 1er janvier de cette année, malgré la pandémie. Cela s'est avéré être une excellente décision. Le commerce entre voisins a augmenté et dans certains cas, comme entre les pays d'Afrique de l'Est, a même dépassé le niveau du commerce avant la crise du Covid.

La réalisation d'investissements dans les infrastructures, nécessaire pour soutenir davantage les échanges, est désormais une priorité essentielle. Cela comprend les infrastructures de transport (routes, chemins de fer, aéroports et ports) qui rendront les économies africaines plus intégrées et réduiront les coûts de logistique et de chaîne d'approvisionnement du commerce. Il est également important d'investir dans l'énergie, indispensable à l'essor de l'industrie si importantes pour la transformation des matières premières et capter plus de valeur ajoutée. Il est également plus urgent de veiller à ce que ceux qui ne sont actuellement pas connectés aux réseaux de télécommunication puissent se fier à des solutions numériques en particulier dans la gestion de leurs avoirs et de leurs crédits. Et bien sûr, les types d'infrastructures soutenant l'agriculture intelligente sont encore plus importants pour augmenter la productivité agricole. En conséquence, les perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales ont rendu ces investissements encore plus critiques pour sécuriser les chaînes de valeurs liées à l'alimentation et à la santé.

Les innovations financières pour répondre à ces besoins d'investissement de nos pays sont nombreuses. On doit évoquer l'exploitation et le financement des infrastructures, avec les solutions de lease back. Il faut aussi privilégier les projets avec retombées fortes en termes d'environnement, d'impact sociaux et de bonnes gouvernement (ISG). L'annonce faite par le FMI sur l'augmentation des droits de tirage spéciaux (DTS) est une autre ressource importante.

D'autres alternatives sont envisageables et intéressantes comme les solutions de financement mixte qui allient financements commerciaux et concessionnels. Combiner les sources de capitaux nationaux provenant des fonds de pension et des fonds souverains avec des ressources internationales est une autre voie à suivre Il y a en outre besoin de mieux organiser le transfert des risques parce que les banques commerciales en Afrique n'arrivent à donner des termes de plus de 5 ou 7 ans. Le financement de long terme a donc besoin d'un transfert des risques mieux organisé, un peu comme l'accord noué l'année dernière entre l'AFD [Agence française de développement, NDLR] et la TDB [une banque commerciale détenue par les États membres du Marché commun de l'Afrique orientale et australe (COMESA), NDLR].

Le terme « innovation » a été tellement collé à la notion du digital ces dernières années. Est-il encore possible de penser « innovation financière », techniquement parlant, sans automatiquement lier cela au digital ?

Il est vrai que lorsqu'on parle d'innovation en finance aujourd'hui, on suppose presque automatiquement qu'elle est numérique. Mais il existe de nombreuses innovations qui ne sont pas numériques, telles que le conditionnement d'un portefeuille d'actifs appartenant au gouvernement et leur mise à disposition sur les marchés privés afin de lever des capitaux pour financer de nouveaux besoins en infrastructure.

Une autre innovation importante comprend de nouvelles façons de penser la gestion des risques à travers des mécanismes de transfert des risques ou des solutions de rehaussement de crédit. Certaines innovations dans le domaine de la finance concernent également des solutions alternatives pour réunir fonds propres et dette et des approches flexibles pour faire correspondre la variété des besoins avec des solutions de type mezzanine. L'émission d'obligations durables ou d'obligations vertes est également un moyen innovant de financer l'approvisionnement en électricité et en eau ou les besoins de collecte des déchets des villes. Les innovations dans la structuration des frais, peuvent également être innovantes, comme dans le cas où les frais sont facturés et la manière dont les frais sont perçus.

J'ai également mentionné précédemment l'innovation liée au financement participatif et au financement des transferts de fonds. Tous ces éléments peuvent être activés et améliorés par des technologies telles que l'intelligence artificielle et la blockchain. Ces financements participatifs fondées sur la confiance peuvent également fonctionner en dehors des innovations technologiques issues de cette quatrième révolution industrielle et numérique. Exemple : les tontines.

Comment l'innovation financière peut-elle davantage propulser l'Afrique et la mettre d'une certaine manière à l'abri d'une aggravation de sa dette ?

L'innovation financière peut aider l'Afrique à augmenter le volume des investissements tout en maintenant un contrôle strict des niveaux d'endettement. Ceci est principalement dû au fait de puiser dans des sources de financement qui n'étaient pas utilisées auparavant comme le financement participatif ou des solutions uniques de transfert de risque qui réduisent le coût du financement. Être mieux en mesure de combiner les financements commerciaux et concessionnels peut également réduire les coûts d'emprunt. Lier l'emprunt aux flux de revenus, comme dans le financement de l'export, garantit également que les dettes peuvent être remboursées en fonction de la croissance et de l'évolution naturelle de l'entreprise ou de l'activité. Et les solutions de crédit-bail débloquent également le capital actuellement immobilisé et permettent de l'utiliser pour les priorités actuelles.

Et comme mentionné précédemment, l'augmentation de DTS proposée par le FMI pourrait être mises en œuvre sans trop nuire à la dette rapportée aux PIB de nombreux pays. Cependant, il est également nécessaire d'examiner ce qui est considéré comme une dette insoutenable pour s'assurer que les appréciations sur les niveaux de la dette africaine soient conformes aux critères internationaux. De nombreuses économies avancées ont relevé leurs plafonds d'endettement pour répondre aux demandes de financement de leurs économies afin de lutter contre les effets négatifs du covid sur l'emploi et l'activité économique. L'Afrique devrait également être en mesure de tirer parti de ses ressources nationales pour faire de même. Et ici, le rôle des banques nationales de développement et des banques régionales de développement est critique, car elles peuvent couronner les ressources commerciales nationales et permettre le mélange avec l'aide internationale et les sources de financement concessionnelles.

En tant que banque d'investissement fournissant des financements aux secteurs public et privé à travers le continent, comment SouthBridge Group aborde-t-elle cette question des financements innovants ?

SouthBridge soutient les gouvernements, les entreprises et les institutions de financement du développement par le biais d'activités de conseil et d'investissement. Il s'agit notamment de conseiller les gouvernements et les entreprises sur la restructuration de leur dette, les aider à rechercher des sources de financement alternatives et nouvelles pour répondre à leurs besoins d'investissement, les aider à se préparer à des solutions exigées par les marchés, y compris l'émission d'obligations, l'amélioration de la liquidité grâce à la titrisation et d'autres formes de regroupement de leurs portefeuilles. Conseiller les banques de développement pour maintenir ou améliorer leurs notations de crédit et donc réduire leur coût du capital. Du côté de l'investissement, nous soutenons les pays en créant des véhicules spécialisés et uniques pour répondre aux besoins de leurs secteurs : des services financiers, des PME, des femmes et des besoins d'investissement en matière d'adaptation et de résilience liés au changement climatique.

Quel rôle les gouvernements peuvent-ils jouer pour favoriser l'innovation financière ?

Les gouvernements peuvent soutenir l'émergence ou le déploiement à grande échelle de l'innovation financière en mettant en place les environnements réglementaires appropriés. Les gouvernements ont l'avantage de pouvoir prendre des risques à long terme. Ils pourraient alors organiser des réglementations qui aident à l'innovation en premier par la création d'une « one-stop shop » où tous les investisseurs pourraient arriver et trouver facilement les opportunités dans les pays. Le Togo à titre d'exemple l'a fait. Les autorités ont créé un « one-stop shop », ce qui a permis qu'ils reçoivent les investissements visant créer des parcs industriels même pendant la période du Covid. Cela témoigne donc de ce qu'il est possible d'avoir des réglementations qui facilitent l'entrée des investissements.

Les gouvernements africains peuvent en outre mettre en œuvre des projets pilotes, en tirer des leçons et les développer. Donner la priorité à l'utilisation des ressources existantes pour permettre aux sources alternatives de répondre à d'autres besoins en se concentrant sur la construction de pipelines solides de projets avant le lancement, et une mise en œuvre diligente après le lancement. Des obligations pour garantir que le financement est efficace et pas trop coûteux. Soutenir l'épine dorsale technologique et d'autres investissements d'infrastructures fondamentaux qui permettent à l'innovation de prospérer en tirant les leçons d'expériences internationales et en apportant des solutions adaptées à leurs besoins spécifiques.

Propos recueillis par Ristel Tchounand.

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