Au Kenya, le spectre des « crédits d’initiés » plane sur le secteur bancaire

« Insider lending », ou crédit accordé à des initiés. Dans le monde bancaire, les prêts octroyés aux actionnaires et employés du secteur sont censés respecter exactement les mêmes critères que ceux du grand public, la seule variable étant les taux préférentiels. Au Kenya, une enquête vient de démontrer une explosion de ce types de prêts pour l’année 2016, faisant progresser le total de crédit du secteur bancaire à près d’un milliard d’euros en un an. Dans la même période, les crédits octroyés au secteur privé affichaient un recul historique de -10%, ce qui fait planer le spectre d’une distorsion financière.
Vue de la Banque Centrale du Kenya
Vue de la Banque Centrale du Kenya (Crédits : Reuters)

C'est donc une enquête inédite conduite par « Week End Business » sur plus de quarante banques Kenyanes qui a démontré que les « prêts d'initiés » ont progressé deux fois plus vite que les crédits domestiques l'an dernier. En un an les crédit donnés aux directeurs de banques, actionnaires et associés ont progressé de 29,8% pour se positionner sur un montant total de 31,45 milliards de Shillings Kenyans (SH, environ 279 millions d'euros). Les prêts octroyés aux employés de banque ne sont pas en reste, puisque ces derniers ont emprunté 4,6 milliards de Sh en 2016, portant le montant total de la dette possédée par les quelques 36 000 employés de banque kenyans à 74,3 milliards de SH ( environ 660 millions d'Euros). De son côté, l'Etat reste un gros emprunteur auprès du système bancaire, avec une augmentation de 12,9% en 2016, pour un total d'engagement de plus de 5,25 milliards d'euros.

Plafonnement des taux et explosion du ratio de liquidités

Cette augmentation très substantielle des « crédits d'initiés » au cours de l'année 2016 intervient après une décision très débattue de la banque centrale Kenyanne plafonnant les taux d'intérêt, et rendant donc le crédit moins accessible au secteur privé. Dans le même temps, la majorité des banques commerciales, et notamment celles dites du 1er tiers (les plus solides) amélioraient leur ratio de liquidité, ce qui les mettait dans une situation où la tentation d'ouvrir les vannes du crédit devenait très forte.

Ceci aurait conduit près de 60% des banques à accroître les « crédits d'initiés » en leur appliquant notamment des taux préférentiels pour en augmenter l'attractivité. Selon les termes précis de l'enquête « il apparaitrait que les banques parient sur leurs propres employés et actionnaires pour bénéficier de l'empilement de la liquidité ».

3 banques sous tutelle, 16 banques fragiles

Si la situation n'est pas, à date, alarmante, la décélération des prêts accordés au secteur privé constitue, pour les analystes, une zone d'inquiétude pour le secteur bancaire Kenyan, qui a connu récemment de nombreux scandales avec la mise sous tutelle par l'Etat de trois établissements : Chase Bank, Dubai Bank, et Imperial Bank. Autre zone de fragilité observée, les banques sous-capitalisées, à l'instar de NBK, qui a réduit ses « crédits d'initiés » de 15,3% l'année dernière. De manière globale, 16 établissements bancaires sont considérés comme trop fragiles financièrement pour être en mesure d'accorder des prêts au secteur privé.

Il existe donc bien un risque « d'effet ciseau » sur le secteur bancaire Kenyan, issu notamment de la triple pression exercée par le plafonnement des taux, l'empilement de la liquidité et le devenir des banques fragiles.

Le bas de la pyramide bancaire peut-il s'effondrer ?

Et c'est précisément ces dernières qui alarment le plus les analystes. L'an dernier, en moins de six mois, la banque centrale Kenyanne a placé trois établissements bancaires sous son administration. La dernière en date, Chase Bank, qui compte le capital investisseur Amethis finance dans son tour de table, avait connu une ruée de ses clients pour retirer leurs dépôts suite à des rumeurs relayés par les réseaux sociaux de présence de dette toxique et de détournements. Près de 80 millions de dollars avaient alors été retirés en quelques jours, mettant la banque à genoux et forçant la banque centrale à réagir. Après examen par les autorités compétentes , des erreurs de gestion et des manipulations du bilan seront effectivement décelés, contribuant à alimenter le climat de défiance à l'encontre du secteur bancaire Kenyan. Fortement fragmenté, ce dernier  a connu au cours des trente dernières années plusieurs épisodes dévastateurs, dus en grande partie à la faiblesse des fonds propres des banques et à la spéculation effrénée. Ainsi, entre 1988 et 1993, ce sont pas moins de cinquante établissements bancaires du Kenya qui ont du mettre la clé sous la porte, envolant en fumée les dépôts de leurs clients. Si, pour la plupart des Kenyans le souvenir de cette période noire est encore vivace, un fin commentateur de la situation bancaire du pays affirme que les Kenyans sont comme les « Cow-Boys à l'époque du Far West, ils aiment créer des banques, se lancer dans l'entreprenariat et prendre des risques. Cela leur a permis d'avoir l'une des économies les plus dynamiques d'Afrique de l'Est et l'une des moins conservatrice, mais cela comporte également des risques majeurs, notamment celui de voir le bas de la pyramide bancaire s'effondrer... »

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