Abbas Jaber : « Si l’Europe ne prend pas les bonnes décisions en Afrique, elle pourrait être la grande perdante de cette guerre »

La guerre en Ukraine a replacé la sécurité alimentaire au centre de l'agenda mondial, faisant apparaître de criantes disparités. Selon l'ONU 828 millions de personnes ont été touchées par la faim en 2021. Alors que la sécurité alimentaire se substitue peu à peu aux déclarations sur les opérations militaires au sein de la diplomatie française, les acteurs de l'agrobusiness français réagissent, à l'image du groupe Advens Geocoton, qui décrypte pour La Tribune Afrique, le défi global de la sécurité alimentaire.
(Crédits : Eliot Blondet)

Née au lendemain de la seconde guerre mondiale (ex Compagnie française pour le développement des fibres textiles CFDT puis Dagris) à l'initiative du Général de Gaulle, pour fournir du coton aux filateurs du nord de la France, dès que l'Indochine commença à transformer son propre coton, Advens Geocoton fut privatisé en 2008. Le groupe épousa ensuite toutes les circonvolutions de son temps, s'éloignant de son passé originel. « Nous portons un discours pro-Afrique et même afroptimiste depuis un quart de siècle » affirme Abbas Jaber, franco-sénégalais d'origine libanaise et président du groupe français.

« Au moment où nous avons acheté Geocoton, personne ne croyait ni au coton, ni à l'agriculture en Afrique » explique t-il, dans un sourire rétrospectif. Aujourd'hui, le groupe présent dans 15 pays, qui enregistrait un chiffre d'affaires consolidé de 320 millions d'euros en 2019 et employait près de 2.700 collaborateurs, est devenu le principal producteur privé de coton en Afrique subsaharienne (ASS). Ses activités de meunerie et de coton le placent au cœur de l'actualité internationale, sur fond de défi alimentaire. En 2020, plus de 800 millions de personnes étaient en situation d'insécurité alimentaire chronique selon l'ONU, dont plus d'une personne sur cinq en Afrique. « Comment le continent en est-il arrivé là ? » s'interroge l'homme d'affaires.

Au lendemain de la guerre, l'Europe qui avait souffert de pénurie alimentaire chercha à s'extraire de sa dépendance extérieure (vis-à-vis de l'Argentine en particulier, qui était alors le grenier du vieux continent, ndr). Partout, la même logique s'est propagée, Américains et Asiatiques commencèrent à surproduire (notamment du riz et de l'huile de palme) ou du sucre au Brésil. Partout, sauf en Afrique. La surproduction mondiale a conduit les Etats à subventionner tous azimuts. Il n'y avait alors plus qu'un seul débouché possible pour l'Asie, l'Europe et le continent américain, c'était l'Afrique.

Le continent qui produisait ses propres cultures vivrières comme le mil, le sorgho, ou le manioc, a soudainement vu ses modes de consommation se modifier, avec l'arrivée de nouvelles offres alimentaires nutritives et à des tarifs très compétitifs. La monoculture (café, cacao ou arachide, ndr) s'est progressivement imposée, encouragée par les bailleurs multilatéraux et par les grands comptoirs commerciaux qui participèrent notamment à l'arrivée de la brisure de riz d'Asie (que l'on retrouve dans le fameux thiéboudienne sénégalais, ndr). Pour Abbas Jaber, ce modèle d'une économie africaine extravertie et dépendante de l'extérieur pour se nourrir, ne pouvait pas tenir. « Nous étions 2,5 milliards d'habitants en 1940 et nous serons 10 milliards en 2040, dont 4 milliards au sein de la classe moyenne. Or, les terres européennes, asiatiques et américaines sont surexploitées et ne peuvent plus répondre à la demande mondiale » explique t-il.

Le coton, une « culture locomotive »

Suite à la guerre en Ukraine, les cours du coton n'ont jamais été aussi élevés, attirant ainsi de nouveaux acteurs et boostant au passage, de nouvelles cultures. « Il existe un effet naturel. Lorsque le producteur est correctement rémunéré, il augmente sa production et arbitre entre le coton et d'autres cultures de céréales ou de légumineuses » explique Karim Ait-Talb, le directeur général délégué d'Advens Geocoton qui précise que, selon la FAO, il existerait une corrélation directe entre productions de coton et de céréales, le coton étant une « culture locomotive » entraînant d'autres cultures dans son sillage.

« Environ 30 millions de tonnes de blé tendre sont consommées chaque année en Afrique, donc importées essentiellement d'Ukraine qui pratique les tarifs les plus compétitifs du marché. Si la situation de crise devait perdurer, il y aurait une tension alimentaire accrue en raison d'une disponibilité moindre et d'un prix plus élevé » prévient-il. Par ailleurs, le manque de disponibilité des engrais pour l'Afrique où la fertilisation reste extrêmement faible, devrait s'accompagner d'une flambée des prix. Se posera alors la question de la sécurité alimentaire pour la prochaine récolte. « Je considère que le blé est une arme qui peut faire plus de dégâts que les bombes. Je pense notamment aux famines qui ont  un effet immédiat sur la recrudescence du terrorisme et sur les déplacements de populations africaines vers l'Europe notamment », conclue Abbas Jaber.

La disponibilité des engrais est un sujet majeur pour Advens Geocoton car le coton compte parmi les plus gros consommateurs d'engrais d'Afrique. Une difficulté d'accès aux engrais dérèglerait toute la chaîne de valeur. « Nous préfinançons les engrais des paysans qu'ils ne pourraient pas acheter seuls. Ça leur permet de développer des cultures vivrières. Or actuellement, nous faisons déjà face à un manque de disponibilité au champ, car nous n'arrivons pas à les sourcer au bon prix, ni dans les bonnes quantités » prévient Karim Ait-Talb. Précisant que 56% de la production céréalière du Mali et du Burkina Faso, proviennent des zones cotonnières, il ajoute que la baisse de la production de coton s'accompagnerait mécaniquement d'une baisse des productions céréalières. « Afroptimiste » convaincu, il constate néanmoins que la conjoncture internationale a généré de nouvelles opportunités mais aussi « un nouvel engouement pour le coton ».

Le mythe du grenier africain ?

« Il est temps d'œuvrer pour l'agriculture africaine et pas uniquement pour le continent mais aussi pour l'Europe (...), Si l'Europe ne prend pas les bonnes décisions en Afrique, elle pourrait être la grande perdante de cette guerre. Techniquement, l'Afrique peut être une source d'approvisionnement en céréales, en protéines végétales et animales, qui vont se raréfier à l'échelle mondiale, en particulier en Europe. Seule l'Afrique peut y faire face mais il faut agir dès maintenant, en lui en donnant les moyens » prévient Abbas Jaber pour qui « le temps de l'action » est venu.

La FAO estime que l'Afrique disposerait de près de 60% des terres cultivables inexploitées au monde. « Inexploitées » ne signifie pas pour autant, « non habitées », non « boisées », « vierges de pâturages » (pour des éleveurs basés sur des terres sans cadastre), non « sacrées », ou « non dégradées » par l'effet du climat. De fait, se pose la question des surfaces réellement exploitables et sur ce point, les avis divergent. Selon la FAO (2015), la surface agricole potentielle en Afrique subsaharienne atteindrait 1.050 millions d'hectares, un chiffre contesté qui pourrait être divisé par 4, selon certains experts.

Par ailleurs, pour relever le défi de la sécurité alimentaire, il faudra renforcer les compétences locales. Selon le NEPAD, le nombre de travailleurs agricoles a progressé fortement sur la dernière décennie, alors que la productivité par travailleur n'a augmenté que de 1.6 % en Afrique au cours des 30 dernières années, contre 2.5 % en Asie (OCDE/FAO. « L'agriculture en Afrique subsaharienne : Perspectives et enjeux de la décennie à venir », dans Perspectives agricoles de l'OCDE et de la FAO 2016-2025, Éditions OCDE, Paris).

« Comment l'Afrique peut-elle s'inscrire dans une stratégie globale de sécurité alimentaire ? » ; « Qui décidera des priorités pour l'Afrique ? » ; « Quels modèles agricoles seront choisis ? Avec quels intrants ? A destination de quels marchés? », telles sont quelques-unes des interrogations partagées par les acteurs du secteur agricole en Afrique, qui entendent diversifier leurs productions, tout en structurant leurs chaînes de valeur dans le respect des normes environnementales.

« Tout ce qui est fait pour moi sans moi, est fait contre moi », rappelle Karim Ait Talb, citant Nelson Mandela, pour mieux souligner le fait qu'aujourd'hui, l'Afrique entend décider de son avenir agricole par elle-même. Mais à quel coût ?

Le secteur privé agricole face au défi de la sécurité alimentaire

Fin mars, la France annonçait le lancement de l'initiative FARM (Food and Agricultural Resilience Mission), pour appréhender les risques de sécurité alimentaire de façon coordonnée, en s'appuyant sur 3 piliers : « la transparence » sur les marchés agricoles pour éviter l'envolée des prix, la « solidarité » envers les pays les plus durement touchés par les effets de la guerre en Ukraine et le soutien à la « production » dans les pays cibles. Soutenue par l'Union européenne (UE), l'Union africaine (UA) et le G7, FARM est mise en œuvre avec l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le Programme alimentaire mondial (PAM) et le Fonds international de développement agricole (FIDA).

Le 22 juin, Catherine Colonna, la ministre française de l'Europe et des Affaires étrangères, réunissait les leaders de l'agrobusiness français pour former la coalition, « Global Business for Food Security » (GBFS) afin d'assurer la sécurité alimentaire des pays les plus vulnérables d'une part, et de permettre à l'Afrique d'augmenter ses capacités de production, d'autre part.

La révolution verte en Afrique suppose également des fonds pour moderniser les infrastructures agricoles, financer la recherche, structurer les chaînes de valeur et assurer le renforcement des compétences locales. Considérant que « les bailleurs de fonds ont eu un impact extrêmement faible sur la productivité agricole africaine » et que « les Etats n'ont pas les moyens seuls de répondre au défi de la sécurité alimentaire », Karim Ait Talb explique qu'il faut désormais trouver une « voie de transition », en y intégrant le secteur privé. C'est aussi dans cet objectif que la coalition ALFA (Agriculture Livestock & Fisheries Africa) avait vu le jour lors du dernier Sommet Afrique France de Montpellier. Elle réunit aujourd'hui, une centaine d'entreprises prêtes à valoriser les best-practices françaises sur le continent, dans le cadre d'un partenariat « gagnant-gagnant ».

Alors que la surestimation du risque en Afrique freine encore considérablement les investissements étrangers et que les mécanismes de financement existants sont aléatoirement adaptés aux réalités locales, le directeur général délégué de Advens Geocoton plaide pour un mix des fonds (prêts concessionnels, subventions et investissements privés), tout en accompagnant les entreprises agricoles françaises à se lancer sur le marché africain, à travers ALFA. « Il existe de nombreux projets entre 1 et 10 millions d'euros qui n'ont pas accès au financement ou bien cela leur coûte extrêmement cher. Quand Géocoton a voulu construire l'usine d'égrenage à Ouargaye (Burkina Faso), les bailleurs de fonds ont été sollicités mais compte-tenu des conditions proposées, nous nous sommes orientés vers des banques commerciales locales qui pratiquent des taux d'intérêt de 8 à 9 %, ce qui est énorme si l'on compare avec la France » explique Karim Ait-Talb.

« Les discours sur l'aide à l'Afrique, c'est bien mais il faut des solutions. Elles existent et elles sont simples. Il faut du cash et nous en avons » déclare Abbas Jaber, pragmatique. « Le monde a récemment démontré sa capacité énorme à mobiliser de l'argent pour la crise sanitaire puis ukrainienne. Nous ne demandons pas autant. Un petit véhicule de financement de 50 millions d'euros permettrait de créer jusqu'à 500 entreprises par an en Afrique, dans le secteur agricole. A l'échelle continentale, ce sont quelques milliards qu'il faudrait mobiliser mais que représentent ces quelques milliards face aux milliers de milliards mobilisés depuis 2 ans ? » interroge t-il.

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Commentaire 1
à écrit le 06/09/2022 à 22:52
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ce continent est corrompu de la racine jusqu'a la cîme et cela arrange tout le monde , monsieur jaber et vous le savez bien faut il s'en accommoder et donc valider la mafia s'y épanouit la banque mondiale ferme les yeux pendant ce temps

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