Les engrais, levier crucial pour l'agriculture africaine

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(Crédits : Shuterstock)
La mise à niveau de l'agriculture en Afrique reste tributaire de l'exploitation efficiente des terres arables, notamment via le recours aux intrants agricoles. En 2016, 277 millions d'Africains étaient menacés par l'insécurité alimentaire, alors que le rendement céréalier des pays africains à faible revenu ne dépassait guère 1,3 tonne/ha, soit moins de 50% des rendements indiens. Une situation qui s'explique par une utilisation moyenne de 11 kg/ha de fertilisants en 2015, contre 396 kg/ha utilisés par les agriculteurs en Asie.

L'Afrique, «futur grenier de la planète»... C'est la conviction des dix dernières années, ressassée encore aujourd'hui en slogan de mobilisation par les différentes organisations internationales et panafricaines engagées dans les questions liées au développement à travers le monde, à l'image de la Banque mondiale, de la FAO et de la BAD. Cette unanimité trouve sa raison dans deux indicateurs pour le moins impressionnants : le Continent compte 65% des terres arables non exploitées au niveau mondial et la moitié des travailleurs africains tirent leurs revenus de l'agriculture.

Des paradoxes à foison

Pourtant, près de 277 millions d'Africains vivent sous la menace de l'insécurité alimentaire et l'activité agricole ne contribuait, jusqu'en 2016, qu'à hauteur de 16% du PIB africain. Une situation qui s'explique par la faiblesse des rendements agricoles qui restent inférieurs à ceux enregistrés dans d'autres régions à économies similaires. Sur le volet de la production céréalière, le rendement des pays africains à faibles revenus ne dépasse guère 1,3 tonne par hectare, soit la moitié du rendement enregistré en Inde et le quart des récoltes similaires en Chine.

Autre paradoxe, l'Afrique fait partie des producteurs de fertilisants les plus importants au monde depuis les années 1990. En effet, entre 1994 et 1995, le Continent produisait près de 4,8 millions de tonnes métriques de fertilisants (75% produits en Afrique du Nord et de 17% en Afrique du Sud) dont seulement 30% étaient destinés aux agriculteurs locaux.

A l'époque, la production d'engrais se limitait à une première transformation et n'était pas orientée vers les exploitations agricoles locales du fait de leur faible productivité. Celle-ci s'expliquait par la fragmentation et la précarité des terres exploitées, le manque d'accès au financement ou encore l'adoption tardive de nouvelles technologies et de modèles commerciaux innovants. A ces freins, s'ajoute la rareté des périmètres irrigués qui ne concernent que 6% des terres cultivées, bien que ces dernières participent en valeur à près de 38% de la production agricole totale en Afrique. L'accès restreint aux engrais impacte également le rendement des cultures, puisque les exploitations agricoles n'utilisaient en 2016 que le vingtième du volume d'engrais utilisé par les agriculteurs d'Asie et d'Amérique latine.

Plus que les engrais, c'est l'ensemble des intrants qui fait à ce jour défaut aux systèmes agricoles du Continent. En cause notamment, le sous-développement des infrastructures rurales, l'insuffisance des installations de stockage post-récolte et l'inefficacité des traitements utilisés, avec comme conséquence la perte de 30% à 40% sur chaque récolte. La gestion des terres et des ressources agricoles, notamment en termes d'empreinte écologique, fait quant à elle craindre pour la pérennité du secteur : plus d'un quart des terres cultivées sont aujourd'hui «gravement dégradées», ce qui implique une perte équivalent à 3% du PIB/an à cause de la disparition de terres et de nutriments.

Pour contenir cet enlisement, la Banque africaine de développement (BAD), par exemple, a supporté entre 2010 et 2015 le financement de 50 000 tonnes d'intrants agricoles au profit de petits cultivateurs à travers le Continent. La BAD revendique également l'amélioration de la gestion de l'eau sur plus de 180 000 ha ou encore de l'utilisation des terres sur plus d'un million d'hectares. D'ailleurs, le portefeuille de la banque qui cible le secteur agricole était composé, à fin 2015, de 108 opérations d'une valeur combinée de 2,78 milliards de dollars, soit 8% de l'ensemble des opérations chapeautées par la Banque.

Surexploitation des terres et sous-utilisation des fertilisants

Parallèlement, la progression de la classe moyenne africaine, associée à la croissance globale de la population renforce la demande en produits alimentaires. Une tendance qui, au lieu de pousser les producteurs à renforcer leur offre, s'est traduite par une augmentation des importations de biens alimentaires. L'Afrique a ainsi importé près de 25 milliards de dollars de produits alimentaires, dont un milliard en provenance de pays africains, bien que des pays comme l'Ethiopie, la Côte d'Ivoire ou encore l'Angola ont enregistré entre 2010 et 2013 des hausses de production situées entre 21% et 38%. Cette dynamique résulte d'une intensification de la production et non de l'utilisation de nouvelles terres arables ou du recours aux fertilisants. En effet, l'usage d'engrais n'a que très peu évolué depuis 2010, se situant entre 25 et 27 kg/ha pour les exploitations industrialisées, et entre 12,4 et 14,9 kg/ha pour les exploitants à faibles revenus. Des moyennes qui représentent moins d'un vingtième de la quantité utilisée en Asie (396 kg/ha) et en Amérique latine (159 kg/ha).

La FAO évoque de son côté une utilisation moyenne de 11 kg/ha de fertilisants en 2014, qui reste loin des 50 kg/ha que s'est fixée comme objectif l'agence onusienne. A l'échelle continentale, l'UA s'était engagée lors du sommet d'Abuja de 2006 à faire passer l'usage d'engrais de la moyenne de l'époque de 8 kg/ha, à 50 kg/ha en 2015. Un objectif jamais réalisé, puisque la moyenne d'utilisation de 2015 ne dépasse pas les 15 kg/ha.

L'agence des Nations Unies a par ailleurs, rejoint la BAD sur les risques de dégradation des sols cultivés qui atteindrait les 40% en 2016. Cette situation s'explique par la surproductivité de terres, avec comme conséquence l'épuisement de la matière organique des sols. Résultat des comptes, les petits exploitants sont de plus en plus exposés à un appauvrissement de la fertilité des sols et à des déséquilibres nutritionnels. En clair, le mode de production actuel des petites exploitations a pour effet de retirer plus de nutriments du sol que la terre n'arrive à réapprovisionner.

La montée en régime de la productivité agricole est également menacée par le recours à des engrais et fertilisants qui n'offrent pas une adéquation entre un accroissement de la productivité agricole et l'implémentation de cultures résilientes au déclin de fertilité des sols, aux brusques changements climatiques et aux inondations et autres désastres qui menacent les terres arables.

Allier productivité et durabilité

La recherche de nouvelles semences, techniques agricoles et d'innovations pourraient permettre de réduire le gap. Des opérateurs se sont ainsi engouffrés dans cette brèche comme le marocain OCP qui a créé une filiale dédiée (OCP Africa) avant de s'allier au groupe nigérian Dangote pour mettre en place une unité de production d'engrais en Ethiopie. Autre exemple, le groupe suisse Elephant Vert qui aborde également le marché avec une offre comprenant de l'engrais Eco-responsable.

La question de la durabilité est depuis quelque temps prise au sérieux par les gouvernements africains qui multiplient les mesures liées à l'environnement. L'objectif étant de concilier la mise en place des secteurs agricoles générant des bénéfices, de manière à encourager les investissements, tout en protégeant les terres des changements climatiques. La BAD a estimé les pertes économiques annuelles dues à la dégradation des sols à 68 millions de dollars.

L'adoption de modes de cultures et de management des écosystèmes des sols durables est, pour l'ensemble des organisations panafricaines et internationales, un préalable à tout renforcement de la production agricole. En plus de protéger, voire restaurer les terres arables en exploitation de l'érosion, la désertification, la sécheresse et les inondations, le recours à des modes de production verts pourrait également réduire le taux de maladies chroniques dues à l'utilisation hasardeuse de produits chimiques (engrais, pesticides,...), voire prémunir de la pollution des sols, de la nappe phréatique et de la contamination des populations environnantes.

Malgré la bonne volonté des politiques, ce changement de mode de production reste tributaire d'une baisse des prix d'intrants non polluants, dont les tarifs demeurent prohibitifs pour les petits et moyens exploitants. A la tarification, s'ajoutent des retards pris en termes de création de cadres légaux encadrant la mise en place du contrôle de qualité, de l'absence de subventions pour ce genre d'intrants ou encore de celle de jonction entre agriculteurs et centre de recherches.

Pour remédier à cette situation, des institutions comme la Banque mondiale ont décidé d'aborder le sujet d'un autre angle, en poussant les pays à créer un environnement des affaires favorables aux investisseurs potentiels, notamment les producteurs de semences, d'engrais et de produits phytosanitaires. L'institution de Bretton Woods est allée jusqu'à en faire un des critères d'évaluation dans ses index Doing Business et Enabling Business in Agriculture. Parallèlement, des groupes privés lancent et financent directement leurs propres initiatives comme le géant mondial des engrais, Yara, avec ses corridors de croissance agricoles qui ont démarré en 2008.

Révolution verte

Fort de 12% de parts de marché au niveau mondial et plus de 40% sur le segment des engrais azotés, le norvégien Yara est l'un des groupes les plus actifs dans le développement du secteur agricole dans les pays émergents. En 2006, le groupe a ainsi financé la Conférence africaine sur la révolution verte, où les chefs d'Etat de l'UA ont ratifié la «Déclaration d'Abuja» sur les engrais pour la révolution verte africaine. Une réflexion qui débouchera sur la mise en place de «pôles de croissance agricoles» dont la cartographie reste difficile à tracer. Il n'empêche que ces derniers allaient devenir peu à peu partie intégrante des politiques de financements en Afrique. La première vague de projets inscrits dans ses corridors date de 2005, touchant la Tanzanie, le Mozambique et le Burkina Faso, s'appuyant sur des zones d'agro-industrialisation mises en place au Gabon et au Nigéria entre 2008 et 2012. Un mouvement qui sera soutenu par la suite par la Banque mondiale en finançant la création de pôles au Cameroun, au Mozambique, en Gambie ou encore en RDC. Ces corridors s'inscrivant dans la continuité de ceux mis en place lors de première «Révolution verte», lancée dans les années 1950-1960 et appliquée dans les pays d'Asie et d'Amérique latine et comportant un package identique qui se résume à la mécanisation, l'irrigation, les semences sélectionnées, les engrais synthétiques et les pesticides. Une partie des bailleurs de fonds internationaux de l'agriculture africaine évoquent également une deuxième «Révolution verte». Un terme utilisé par Jacques Diouf, ancien directeur général de la FAO, ou encore au niveau de l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), lancée en 2006 et qui regroupe les fondations Rockefeller, Bill et Melinda Gates ou encore Kofi Annan qui présidera l'AGRA en 2007. Une structure qui prône la promotion de la contractualisation des productrices et producteurs à petites échelles avec des grands groupes et sur l'insertion de la production agricole dans les chaînes de valeur agroalimentaires internationales, desservant notamment les marchés occidentaux. Une orientation qui fait partie des facteurs expliquant la place croissante des firmes multinationales agroalimentaires (Yara, Cargill, Nestlé,...), dans les initiatives visant à renforcer la transformation de l'agriculture.

Aujourd'hui, le plus grand défi pour les gouvernements africains est de résister à certaines thèses assimilant la lutte contre la faim au challenge d'augmenter la production et les rendements agricoles, reléguant l'impact des changements climatiques sur ces derniers au second plan. Cette option pourrait amplifier les risques de conflits dus à la compétition sur l'utilisation des ressources naturelles à des fins énergétiques, industrielles et alimentaires.

Cette approche est généralement basée sur l'urgence de produire plus, d'investir plus et de moderniser, sans se soucier d'implémenter de nouveaux modes de production, de répartition ou encore de protection des cultures. Pour les promoteurs de cette approche, l'idéal serait la facilitation d'implantations massives d'acteurs privés non agriculteurs (entrepreneurs, hommes d'affaires nationaux, firmes multinationales,...), tout en estimant que les petits et moyens producteurs locaux sont dans l'incapacité de relever le défi de subvenir aux besoins locaux.

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Commentaires
a écrit le 05/12/2017 à 9:23 :
Bravo et merci pour cet article.

Voilà le résultat de cette utilisation intensive des fertilisants et là on ne parle pas des insecticides et autres seulement des fertilisants: "Zone morte" https://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_morte

Dans nos océans, lac et rivières sont en train de s'installer des eaux mortes totalement désertées par la vie qui ne font que s'étendre.

A un moment il va quand même bien falloir se demander si au nom du profit de quelques uns on peut laisser détruire toute vie sur terre.

Ah oui au fait à nous aussi ils nous l'ont fait le coup de "nourrir le monde" et nos agriculteurs sont tous en train de mourir de cancers des os, ici ils lui donnent même un surnom le "moellon" et de leucémies.

Choisi ton camp camarade mais opter pour celui du doux chant des sirènes c'est terminer en enfer après une vie de servage. Nombreux agriculteurs français s'en sont rendus compte ils devraient créer une association et alerter les agriculteurs du monde entier du danger de l'agro-industrie.

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