AFD : régimes de change et triangle de Mundell, l’Afrique à l’heure des choix

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(Crédits : Reuters)
L'Agence française de développement vient de publier Repères de « L'Economie africaine 2021 », une analyse prospective du « Tout Afrique ». Entre enjeux sanitaires, climatiques et alimentaires, emploi des jeunes, secteur informel, acteurs privés et diversification économique, l'AFD a également choisi de revenir sur l'épineux dossier des régimes de change, sur fond de débat relatif à l'abandon programmé du franc CFA à l'ouest du continent.

« 2020 a été une année de combat contre la Covid-19 et ses conséquences », a introduit Rémy Rioux, le directeur général de l'AFD, le 21 janvier en conférence de presse, à l'occasion du lancement de Repères de « L'économie africaine 2021 » aux éditions de la Découverte. L'étude intègre une approche du « Tout Afrique » plébiscitée par le groupe depuis quelques années, pour définir la globalité des enjeux africains. Cet ouvrage qui dresse les grandes tendances du continent est le résultat « de travaux de recherche avec une sobriété et une rigueur des analyses qui sont toujours le reflet de programme de long terme, avec de plus en plus de chercheurs africains associés », a souligné Thomas Mélonio, le Directeur exécutif de l'Innovation, de la recherche et des savoirs de l'AFD. « L'Afrique se prend en main et construit sa propre économie. Il est clair que le développement du continent ne se fera pas uniquement sur l'extraction de ses ressources naturelles », ajoute-t-il, car l'heure est à a diversification.

Rémy Rioux a rappelé le lancement de l'initiative « Covid-19 - Santé en Commun » et les quelques 3 milliards d'euros réorientés vers les sujets sanitaires et sociaux pendant la crise, auxquels s'ajoutent les 3,5 milliards d'euros de « Choose Africa Resilience » pour soutenir les PME africaines, singulièrement impactées par la pandémie. « Le groupe a été très actif » l'an dernier, et a mobilisé « des décaissements comme jamais », a rappelé le directeur général de l'AFD.

Le début de l'année 2021 marqué par de nouvelles vagues de la Covid-19, ravive les inquiétudes sanitaires sans altérer l'optimisme de Rémy Rioux qui voit venir une éclaircie du côté de Washington, au lendemain de l'investiture du 46e président des Etats-Unis. « Avec Joe Biden, nous revenons vers les hautes eaux du multilatéralisme », s'est-il réjoui. L' « America First Again » du président Trump sera-t-il suivi d'un « Come back US » sur le continent ? Rien n'est moins sûr, au regard des priorités nationales et de l'intense concurrence chinoise qui concentre toute l'attention de l'Oncle Sam...

Quels régimes de change pour l'Afrique ?

Repères de « L'Economie africaine 2021 » se structure en 6 chapitres relatifs aux grandes tendances macroéconomiques de l'Afrique,  à l'émergence du continent, à la possibilité d'une 3e voie pour l'agriculture ouest-africaine, aux jeunes et aux enjeux des marchés du travail, aux entreprises privées et à la gouvernance publique et enfin aux régimes de change en Afrique. « Il y a toujours un sujet qui fait débat, et cette année, nous avons une contribution sur les questions de politiques monétaires, avec évidemment en toile de fond, le débat sur le franc CFA » déclare Thomas Mélonio. « On a assisté à une progression des régimes de change dits « intermédiaires », qui disposent de caractères de fixité, mais qui sont gérés par les banques centrales » poursuit-il.

Il existe une grande variété des régimes de change sur le continent. En substance, 23 des 54 pays africains disposent d'un régime de change fixe (17 sur l'euro, 3 sur le Rand sud-africain, 2 sur le dollar US, 1 sur un panier de monnaies). Quelque 21 pays africains sont dotés de régimes dits « stabilisés » ou « ajustables » et seulement 8 d'entre eux reposent sur des régimes de change purement flexibles. « Les décideurs africains s'emparent de plus en plus de la question des régimes de change. Il est important que les termes de ce débat soient clarifiés, car, dès lors que la dimension politique a été traitée, se pose des questions techniques », explique Thomas Mélonio, qui souligne que cet ouvrage, est conçu pour contribuer au débat en rappelant des éléments de théorie économique, telle que le triangle d'incompatibilité de Mundell selon lequel une économie nationale dans un contexte mondial, ne peut atteindre simultanément un taux de régime de change fixe, une politique monétaire autonome et une totale liberté de circulation des capitaux. Choisir d'écarter l'un de ces 3 éléments permettrait d'atteindre les 2 autres. Sur fond de débat relatif à l'abandon du franc CFA à l'ouest du continent et face à de nouveaux défis monétaires des suites de la pandémie, « il faut que les décideurs choisissent » tranche le Directeur exécutif de l'Innovation, de la recherche et des savoirs de l'AFD.

Dépasser une crise africaine « en poupées russes »

A ce jour, l'Afrique a été relativement épargnée par la Covid-19 sur le plan sanitaire, avec moins de 5% des cas avérés dans le monde. Toutefois, les impacts économiques et sociaux sont bien réels, avec d'évidentes différences par région, le Sahel ayant 2 fois mieux résisté que la moyenne du continent, alors que les pays pétroliers et touristiques ont été sévèrement impactés. L'Afrique devait enregistrer une croissance de l'ordre de 4 % en 2020 d'avis d'experts avant l'arrivée de la pandémie de Covid-19, mais c'est une récession de 2,6 % qui a finalement été constatée. Le coronavirus s'est traduit par une « crise en poupées russes » qui a impliqué les dimensions sanitaire, économique, sociale et climatique.

« C'est un choc sans précédent », rappelle Yasmine Osman, au regard des 40 pays africains entrés en récession suite à la pandémie. Plusieurs éléments de réponse expliquent l'ampleur du choc sur le continent comme la chute des cours des matières premières et la fermeture des frontières qui a affecté les pays tributaires du tourisme. Les recettes en devises ont également été impactées par la baisse des transferts de migrants de l'ordre de 20%, et par la baisse des investissements étrangers à hauteur de 40%, rappelle l'économiste de l'AFD. Par ailleurs, les perturbations liées aux approvisionnements ont provoqué des ruptures de production, notamment dans les secteurs de l'agriculture et de l'industrie alors que les mesures de confinement aléatoirement consenties, se sont répercutées sur la consommation des ménages. Le secteur aérien, les hydrocarbures, l'hôtellerie et la restauration, le commerce de détail et l'industrie manufacturière ont été très touchés par cette crise, qui fait désormais craindre une fragilisation des économies à travers la dégradation des finances publiques. « Les recettes ont pâti de la baisse des activités alors que les dépenses pour faire face au choc ont augmenté. En combinant cela à la dégradation des perspectives de croissance, la conséquence sera une montée des ratios d'endettement dans tous les pays africains, de l'ordre de 10 points de PIB dans un 1/3 d'entre eux » avertit Yasmine Osman.

Plusieurs pays ont vu leur risque de surendettement réévalué à la hausse par le FMI et par la Banque mondiale, y compris des pays comme le Kenya, présenté comme l'une des locomotives africaines. Les effets de la crise sur le tissu industriel représentent par ailleurs, un défi de taille, en particulier pour les PME qui peinent à trouver des solutions de financement. Cette situation induit de sérieuses conséquences en matière d'emploi. « Les TPE et PME en Afrique représentent près de 90% des entreprises et environ 60% de l'emploi formel », précise Yasmine Osman. Les conséquences sur le capital humain risquent d'être durables, rapporte l'ouvrage de l'AFD. « Au total, la crise risque d'effacer plus de 10 ans de progrès durement acquis sur le front du développement », poursuit-elle, en reprenant les termes du FMI. En effet, si les réponses des pays africains à la Covid-19 leur ont coûté en moyenne 2.5% de PIB, les ambitieux plans contracycliques ont laissé place à des ajustements d'urgence qui demeurent insuffisants pour surmonter les défis protéiformes d'une croissance à reconquérir.

Intégrer le secteur informel au cœur des enjeux 2021

La crise sanitaire a révélé l'urgence de réglementer l'économie informelle qui représente au bas mot, 86% de l'emploi sur le continent (jusqu'à 93% en Côte d'Ivoire) selon l'AFD, et qui, faute de filet de sécurité sociale en cas de crise, a jeté des milliers de travailleurs africains dans la plus grande précarité, menaçant les progrès accomplis sur la dernière décennie. Entre 2000 et 2012, le nombre d'Africains inscrits à l'école primaire est passé de 60% à 80%, et les inscriptions dans l'enseignement supérieur ont triplé. Toutefois, faute d'opportunités sur le marché du travail, ces jeunes diplômés se retrouvent bien souvent dans les secteurs informels urbains. Dès lors, comment soutenir ce secteur qui représente le 1er pourvoyeur d'emploi sur le continent ?

Au Togo, le programme Novissi, une solution numérique portée par l'AFD qui procure des soutiens financiers mensuels pendant l'état d'urgence sanitaire, est venu au secours d'un public vulnérable, souligne Claire Zanuso, chargée de recherche et d'évaluation au sein de l'AFD. « Les vendeuses de rue de Lomé [soumises aux mesures de confinement imposées par les autorités publiques, ndlr], en envoyant un simple message, ont perçu 20€ par mois environ, pour continuer à vivre », explique-t-elle, ajoutant que la pandémie a permis d'accélérer la réflexion autour des revenus universels de solidarité, dans plusieurs pays d'Afrique. Société civile, OING ou acteurs publics, les initiatives se multiplient. Au Kenya l'ONG Give Directly a lancé en 2018, un programme de soutien direct aux populations vulnérables du petit village de Magawa, situé à quelques kilomètres de Kisumu (la 3e ville du pays après Nairobi et Mombasa). Avec environ 20 euros par mois et par habitant pendant 12 ans, la vie de la communauté s'est rapidement transformée. Depuis, le programme a été décliné au Rwanda, au Libéria et au Malawi et se poursuit malgré la pandémie. Récemment, Cyril Ramaphosa, le président de l'Afrique du Sud, a réaffirmé sa volonté de maintenir le projet de revenu universel, en dépit d'un taux de chômage alarmant et d'une croissance négative estimée supérieure à 7% en 2020.

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