Forum Afrique du CIAN : comment réactiver « l'envie d'Afrique »  ?

Après les chocs sanitaires et géopolitiques successifs, l'Afrique appelle aujourd'hui les investisseurs étrangers à s'impliquer davantage dans des solutions locales, sur la base d'une co-construction à bénéfices partagés. Retour sur le forum annuel du Conseil français des investisseurs en Afrique, organisé le 23 juin dernier à deux pas de la Tour Eiffel sur le thème « L'Afrique, entre défis et opportunités ».
(Crédits : CIAN)

« Il faut lutter contre cette petite musique autour d'une certaine lassitude de l'envie d'Afrique. Oui il y a des défis ! Oui, il y a des difficultés, mais il y a aussi des solutions (...) Je vous en conjure : Restez en Afrique ! », a lancé Etienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), le 23 juin, face aux centaines de participants (entrepreneurs, bailleurs, représentants politiques) qui s'étaient retrouvés pour échanger sur la sécurité alimentaire, la croissance urbaine, le climat, la santé et le renforcement des capacités, à l'occasion du Forum Afrique 2022.

Cette année, le Gabon, la République du Congo, le Cameroun et la Côte d'Ivoire étaient particulièrement bien représentés, mais c'est le président du Niger, Mohamed Bazoum qui a ouvert le forum, en visioconférence depuis Niamey. Regrettant le manque « d'allant » des entreprises internationales pour le Niger, il interpella l'assistance sans détour. « Nous avons l'impression que les entreprises chinoises, indiennes ou turques sont plus à l'aise et ont moins de préjugés que les entreprises françaises », a-t-il déclaré devant les représentants du fleuron des entreprises de l'Hexagone (Eric Melet, PDG de Bolloré Railways, Stéphanie Rivoal, présidente du Conseil Stratégique Afrique du groupe Duval ou Jean-Philippe Torres, le directeur Afrique, Branche Marketing & Services de TotalEnergies...).

Ce face-à-face est indispensable, estime Etienne Giros pour qui, « la co-construction de l'avenir de l'Afrique passera nécessairement par les Etats et les entreprises. Ça ne peut pas se faire séparément ».

L'urgence alimentaire s'invite dans les débats

A ce jour, 257 millions d'Africains seraient dans une situation d'urgence alimentaire selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture), dont 20 millions au Maghreb. « Malgré le potentiel de richesses naturelles que l'on trouve dans les 11 pays d'Afrique centrale, il existe une insécurité alimentaire qui touche 20,3% de la population. Au Gabon, 9% de la population est sous-alimentée et 18% d'enfants de moins de 5 ans présentent un retard de croissance », explique Yves Fernand Manfoumbi, ministre du Commerce, des petites et moyennes entreprises du Gabon. Le pays importe à ce jour, environ 80 % de ses denrées alimentaires. « Il y a nécessité d'agir (...) Il faudrait aller vers les produits de substitution comme le manioc, pour baisser le volume de nos importations. L'agriculture doit jouer un rôle de diversification, de croissance économique et doit devenir un vivier pour l'emploi », a-t-il poursuivi. Recouvert à plus de 80 % par la forêt, le Gabon est un pays peu agricole et le secteur ne contribue qu'à 4% au PIB national. Le ministre gabonais a rappelé l'objectif de porter à 10% sa part dans le PIB, à courte échéance. Cette relance passera par le développement d'outils de production et par le renforcement du capital humain. Des transferts de compétences avec la Côte d'Ivoire, sont déjà à l'ordre du jour.

« La Côte d'Ivoire dispose d'une longue histoire agricole », a justement rappelé Carole Versteeg, directrice générale adjointe du centre de promotion des investissements de Côte d'Ivoire qui a engagé de profondes réformes dans le secteur agricole, ces cinq dernières années. « Nous disposons de 14 millions de terres arables et seulement 40 % sont cultivées. En termes de volume la culture vivrière a augmenté de 10% en 5 ans. Nous avons une autosuffisance alimentaire au niveau des produits de base et nous exportons dans la sous-région (...) Nous avons encore des petites poches d'insécurité alimentaire, mais elles sont tout à fait résiduelles et ne touchent pas plus de 230.000 personnes ». Au pays du cacao, le secteur agricole contribue à hauteur de 28% au PIB.

Un rendez-vous pour dépasser l'aversion au risque

 « A la suite de la Covid et de la guerre en Ukraine, les difficultés liées aux matières premières et à la hausse des coûts des transports ont provoqué une aversion au risque qui s'accroît dans les entreprises. Vais-je me faire embarquer dans des histoires politiques ? Dans une crise économique ? Les entreprises sont inquiètes et il faut les rassurer, car il y existe des solutions pour chaque difficulté. Au fond, il ne s'agit pas vraiment d'une crise de confiance des entreprises françaises vis-à-vis de l'Afrique, c'est plus un ralentissement, car elles mesurent davantage leur risque. Il faut admettre que le monde est plus dangereux aujourd'hui qu'il y a 4 ou 5 ans », analyse Etienne Giros.

Alamine Ousmane Mey, ministre de l'Economie, de la Planification et de l'Aménagement du Territoire (MINEPAT) du Cameroun, mise sur la refonte de l'appareil productif national pour sortir de l'hyper-dépendance alimentaire et parie sur la Zlecaf (Zone de libre-échange continentale africaine) pour optimiser la croissance africaine. A ce jour, les échanges interafricains qui pourraient atténuer les effets de crises exogènes comme la guerre en Ukraine par exemple, ne dépasse pas 10 %. Au niveau mondial, la part de l'Afrique dans les échanges mondiaux plafonne à 3 %. Pour le ministre camerounais, la Zlecaf est la clé pour relancer la dynamique de croissance africaine, car « plus le marché sera grand et plus il deviendra attractif pour les investisseurs ».

« Il ne faut plus être seulement consommateurs. On ne peut pas continuer à tout attendre de la Chine », prévient Alain-Claude Bilie-By-Nze, ministre de l'Energie et des ressources hydrauliques et porte-parole du gouvernement du Gabon, tandis que Saïd Mouline, directeur de l'Agence marocaine pour l'efficacité énergétique, à ses côtés, profite de l'occasion pour souligner le rôle du Maroc dans la course au mix énergétique. Le royaume chérifien a déjà porté la part de ses énergies renouvelables à 42 % et ambitionne d'atteindre 52 % d'ici 2030. Il est également revenu sur l'avancée du mégaprojet de gazoduc entre le Maroc et le Nigéria sur 7 000 kilomètres, qui sera à terme, le plus long gazoduc offshore du monde. 

Le constat est partagé, les crises successives ont sévèrement ralenti la dynamique de croissance africaine, malgré la poursuite d'un certain nombre de projets structurants. « Les choses ne progressent pas aussi vite qu'on le souhaiterait », admet Etienne Giros. « Il faut réactiver l'envie d'Afrique. Ce n'est pas facile tous les jours, mais je n'ai jamais entendu d'entreprise me dire qu'elle quittait le continent, car elle ne gagnait pas d'argent », conclut-il pragmatique.

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