Grégoire Furrer se lance dans le business du rire en Afrique francophone [Entretien]

Relayés par les réseaux sociaux, les influencers de l'humour s'affranchissent des barrières culturelles traditionnelles pour réinventer un humour « globalisé ». Parallèlement au spectacle vivant, l'offre de divertissement se diversifie et se dématérialise. Fort de ce constat, entre business et soft power, Grégoire Furrer, le fondateur du festival Montreux Comedy s'appuie sur la francophonie pour développer ses activités sur le continent...

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(Crédits : GF.)

La Tribune Afrique - Comment êtes-vous entré dans le business de l'humour ?

Grégoire Furrer - J'ai créé le Festival du Rire de Montreux en 1990 à l'âge de 21 ans, cela fait donc 32 ans aujourd'hui. Je pensais que l'humour était un art international amené à devenir « mainstream » au même titre que la musique. Le festival est vite devenu une vitrine pour présenter les artistes francophones que je découvrais ici et là. C'était le lieu où prendre des risques pour présenter de nouveaux talents, de nouvelles idées et de nouvelles formes d'expression. Dans les années 1990, il n'y avait pas encore Internet dans les foyers et j'écumais tous les festivals et les théâtres pour repérer les humoristes de demain. Le festival a contribué à faire découvrir Anthony Kavanagh, Shirley et Dino, Eric et Ramzy, Eric Antoine, Jérémy Ferrari, Paul Mirabel, Djimo... Pour certains d'entre eux, Montreux a été un véritable accélérateur qui leur a permis de passer à la télévision pour la première fois.

Depuis sa création, de quelle manière a évolué le festival Montreux Comedy ?

D'un rayonnement local, le festival est passé à une dimension internationale en quelques années. Dans les années 2010, l'initiative a décollé grâce au digital. A cette époque nous avions 3 types publics : les spectateurs en salle, les téléspectateurs et les internautes, avec une même exigence de qualité en matière d'expérience culturelle. Je me suis soudainement aperçu que des internautes nous suivaient depuis l'Afrique, par exemple [...] En chiffres, en 2019 avant l'arrivée de la pandémie, nous comptions une centaine d'artistes, 20.000 spectateurs payants à Montreux. A ce jour, nous enregistrons plus d'un milliard de vues sur nos réseaux sociaux [une communauté active de plus de 3 millions de personnes, et 205 millions de vidéos vues sur Youtube, 210 millions de vidéos vues sur Facebook en 2020, ndlr]. Le plus gros marché reste la France qui représente 70 % de notre trafic en ligne. Le Maghreb représente notre 2e marché (20%), arrivent ensuite la Suisse, la Belgique et le Canada. Les coûts du festival annuel sont de l'ordre de 4 millions d'euros pour une durée d'une semaine. Nous sommes une cinquantaine de collaborateurs. La moyenne d'âge est de 35 ans et nous comptons 55 % de femmes dans nos effectifs. Nos principaux partenaires restent les télévisions comme Canal+, la Télévision Suisse Romande et les plateformes Youtube, Facebook, TikTok et bientôt Snapchat.[...] Parallèlement, nous sommes soutenus par l'IFCIC [institut de financement du cinéma et des industries créatives, ndlr] et la banque publique d'investissement, la BPI.

Quelles sont les raisons qui expliquent que votre contrat avec France télévision n'a pas été renouvelé ?

France 2 était l'un de nos partenaires historiques puisque la chaîne a retransmis le festival pendant 14 ans sans discontinuité. En décembre dernier, le festival a été repoussé en raison de la Covid-19 et France Télévisions nous a signifié à ce moment-là que le partenariat ne serait pas renouvelé. De fait, ce partenariat a été remplacé par un nouveau avec le groupe Canal+. La marque du festival de Montreux est très puissante sur les réseaux sociaux et c'est notamment ce qui a séduit Canal+.

En dépit de la Covid-19, prévoyez-vous d'organiser une édition 2021 du Festival de Montreux ?

Oui, l'édition 2021 se déroulera du 1er au 7 décembre 2021. La pandémie a accéléré un mouvement que l'on présageait. Le Festival est en train de s'imposer comme une plateforme de contenus [...] En 2021, nous voulons réunir entre 60 et 80 artistes qui proposeront des formats originaux pour le festival lui-même, mais aussi pour le web. Au cas où les conditions sanitaires nous contraindraient à la dématérialisation du festival, les artistes seraient quand même présents à Montreux et ils proposeront de nouveaux formats.

Les plateformes telles que Netflix ont connu un vif succès depuis l'apparition de la Covid-19, bouleversant les usages. Comment voyez-vous évoluer le spectacle vivant ?

Une chose est sûre, la pandémie a démontré l'importance du rire. L'humour n'est plus considéré comme un art mineur, mais comme un bien essentiel. La pandémie a produit de nouveaux usages comme les réunions zoom qui représentent un gain de temps très utile, par exemple. Dans l'humour et le spectacle vivant, nous reviendrons à la scène, car nous avons besoin de cette proximité sociale cela dit, le streaming restera. Nous irons au spectacle de proximité et nous voyagerons moins loin, car nous aurons l'option du streaming...

De fait, pourquoi avoir décidé de décliner le festival Montreux Comedy en Afrique ?

Le nouveau terrain de jeu de l'humour pour nous, c'est la francophonie [En 2070, près de 80 % des francophones vivront en Afrique selon l'Organisation internationale de la francophonie, OIF, ndlr]. Nous sommes actuellement en train de créer un réseau de festivals, avec pour objectif de réunir une dizaine d'événements par an, à travers le monde : de Montréal à Haïti en passant par Paris et Abidjan. Nous proposerons un événement mensuel qui sera disponible en présentiel et sur Internet.

La francophonie saurait-elle réunir le public autour d'un humour universel ou, en d'autres termes, existe-t-il un humour francophone ?

Je considère qu'il n'y a pas de tabou et qu'on peut rire de tout, avec tout le monde. Bien sûr, il existe des particularités régionales qui font la richesse de la francophonie. Certains thèmes font rire localement, mais d'autres thèmes restent universels. Lorsqu'un humoriste africain plaisante sur les migrations, cela n'a évidemment pas le même écho que si l'artiste est européen... L'humoriste défend un point de vue, qu'il soit né à Kigali ou à Paris. Aujourd'hui, vous pouvez vous exprimer de n'importe quel lieu via les réseaux sociaux, l'époque où tous les talents convergeaient vers la capitale est révolue et il est désormais possible de faire carrière depuis l'Afrique (...) Néanmoins, je connais plusieurs artistes qui ont étudié en français, mais qui passent à l'anglais pour des raisons d'opportunités professionnelles. Or, il est possible de faire de l'humour dans la langue française, de voyager et de gagner sa vie...

Depuis quelques années, les budgets des Alliances françaises et des Instituts culturels français se réduisent à mesure que les Instituts Confucius se multiplient sur le continent : l'humour peut-il s'imposer comme un nouvel élément du soft power français en Afrique ?

Je crois à la diplomatie par l'humour. C'est un art qui intéresse les jeunes. Il faut donc les former, en langue française. C'est également un art digital. Investir dans l'humour comme trait d'union dans l'espace francophone peut s'avérer très efficace en matière de diplomatie culturelle. Lorsque Clentélex, un artiste issu du quartier populaire d'Abobo à Abidjan, se produit sur la scène de Montreux et fait rire 1 200 personnes, l'impact est considérable auprès de la jeunesse ivoirienne.

Avec l'arrivée d'humoristes comme Djamel Debbouze qui a créé le festival du rire de Marrakech en 2011, Mamane qui vient d'ouvrir une école de Comédie et des Arts au Niger, Elsa Majimbo, la star kényane de l'humour sur Instagram, les humoristes ont le vent en poupe en Afrique. Quel sera votre segment ?

J'ai lancé le 2 décembre 2021, le premier Comedy Club permanent d'Afrique francophone en Côte d'Ivoire, DYCOCO, un café théâtre pourvu d'un festival annuel en mars, qui ouvre 6 jours sur 7, dans le quartier de Cocody à Abidjan. La salle compte une centaine de places et projette un one-man show 4 fois par semaine, un « lab » dédié à la formation des jeunes talents et une scène libre le mardi. Les tarifs de base sont compris entre 5 000 Fcfa et 8 000 Fcfa [jusqu'à 15 000 Fcfa pour les artistes internationaux, ndlr]. Les formations sont assurées localement par des humoristes comme Omar Mané [...] Je reprendrai dès cet automne la production du festival Africa Stand Up Festival de Douala au Cameroun et enfin, je développe en ce moment une série humoristique avec un groupe média international. D'autres projets sont en cours de développement, notamment en République Démocratique du Congo (RDC). J'ambitionne à moyen terme, de créer un festival dans la région des Grands Lacs [Goma, Bukavu au Congo, mais aussi au Rwanda et au Burundi, ndlr], mais les circonstances actuelles ne nous le permettent pas.

Organiser un festival du rire au Burundi ou en RDC recouvre une dimension politique...

Premièrement, j'ai toujours voulu aller là où les autres n'allaient pas pour découvrir des talents. Lorsque je me suis rendu au Canada, nombreux étaient ceux qui cherchaient à me décourager en raison de leur accent qui était jugé « exotique ». Finalement, lorsqu'Anthony Kavanagh est arrivé, ils ont tous changé d'avis ! Ensuite, la RDC est un grand pays francophone, très riche au niveau culturel et il regorge de talents, en dépit de la situation sécuritaire. Il existe des talents partout : de la Côte d'Ivoire au Burundi...Enfin, l'humour apaise les tensions. A l'issue du régime sud-africain de l'apartheid, l'humour a participé à la réconciliation nationale, à en croire certains de mes collaborateurs qui ont connu cette époque.

Propos recuiellis par Marie-France Réveillard

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