Qui est Romuald Wadagni, le ministre de l'économie du Bénin ?

Au-delà de son ascension professionnelle fulgurante, rares sont les informations qui filtrent sur Romuald Wadagni, le ministre de l'Economie et des Finances du Bénin, dont la discrétion s'impose comme une seconde nature. Depuis Cotonou, La Tribune Afrique lève le voile sur le « prince de la finance » du Bénin qui rêvait d'être expert-comptable.
(Crédits : LTA)

En cet après-midi de mai, les commerçantes du marché de Ganhi sont prêtes à en découdre. Forcées à quitter leur site pour cause de rénovation, elles ont été relocalisées dans un espace temporaire, mais n'y trouvent pas leur compte. Problèmes de latrines, de gardiennage ou d'électricité, elles sont venues au ministère de l'Economie avec la ferme intention de repartir avec des solutions concrètes.

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Romuald Wadagni, lors d'une visite au marché Ganhi à Cotonou.

Dans la grande salle de réunion aseptisée, elles font face aux responsables de la gestion du marché (SOGEMA). Romuald Wadagni arrive d'un pas pressé, chemise blanche, costume sombre, souliers vernis et lunettes carrées sur le nez. Il s'était rendu une semaine plus tôt, sur le marché provisoire où les femmes en colère l'avaient alpagué. Il en était reparti en promettant aux commerçantes de répondre à leurs doléances la semaine suivante au ministère, et ce jour était venu.

En bout de table, visages fermés et mâchoires crispées, les marchandes en boubou sont déterminées. Le ministre cherche à comprendre les points de discorde. Il décroche son téléphone et règle un problème après l'autre, en langue fon. « Nous allons installer des compteurs électriques à la charge de l'Etat », annonce t-il. « Un problème de gardiennage ? Je vais régler cela avec SOGEMA sans que cela ne vous coûte rien», assure-t-il.

Cela tombe bien, le directeur est dans la salle. Les commerçantes retrouvent le sourire et applaudissent. Elles ne repartiront pas bredouille. Tel un couteau suisse, le ministre qui vient de lever 700 millions de DTS auprès du Fonds monétaire internationale (FMI), gère aussi l'accessibilité des toilettes pour les commerçantes des marchés de Cotonou. Sûr de son entregent, il affirme : « Mon premier titre est celui de régleur de problèmes ».

Mécano, manœuvre et éleveur de lapins

Si son parcours professionnel au sein de Deloitte a largement été relayé dans les médias, rares sont les informations qui circulent sur cet homme discret, père de deux enfants (Olivia 18 ans et Eyram, 16 ans) et proche du président Talon.

« J'ai rencontré Romuald pendant l'enfance. Nous vivions dans le même quartier de Cotonou, à Agla. On aimait faire des rodéos en moto entre amis. A l'école, il se faisait surtout remarquer par ses résultats », explique Ghislain Haïckou. « Lorsqu'il avait 15 ans, sa famille faisait construire une maison dans le quartier de Sainte Rita, à Cotonou. Son père était détaché à Dakar et c'est Romuald qui supervisait l'avancement des travaux. Cela m'avait beaucoup impressionné. Rétrospectivement, je me dis que sa réussite est le résultat de tout un apprentissage », reconnaît l'ami d'enfance qui fut plus tard, son témoin de mariage (et réciproquement).

Romuald voit le jour le 20 juin 1976 alors que ses parents sont encore étudiants. « J'ai été responsable très vite et il me semble que j'ai toujours vécu avec un âge supérieur au mien (...) Je suis l'aîné de la famille », tient-il à préciser. Cette position sociale s'accompagnait de responsabilités d'autant plus lourdes que la figure du père (ingénieur statisticien économiste, diplômé de l'Ecole nationale de la statistique économique de Paris, l'ENSAE, ndlr) s'imposait comme une référence nationale. « Arrivé à l'âge de la retraite, mon père a rédigé une thèse en mathématique fondamentale », confie-t-il, non sans fierté.

Romuald Wadagni grandit avec voiture climatisée et chauffeur privé, mais son père cherche à responsabiliser le jeune garçon qui passe l'essentiel de ses congés scolaires à suivre des formations techniques. « Il m'avait dit : "Tu seras un intellectuel, mais je veux que tu connaisses la réalité d'un manœuvre ou d'un mécanicien" ». De la maçonnerie à la mécanique, le jeune Wadagni apprendra aussi à devenir éleveur de lapins à Porto-Novo.

« Romuald ne dit jamais tout, il est comme un algorithme »

« C'est une chose d'être technicien, c'en est une autre d'évoluer (...) Romuald est brillant. Ses frères et sœurs ont très bien réussi eux-aussi et appartiennent à l'élite de ce pays », estime Amadou Rouf Raimi, l'ancien président de Deloitte France.

Aîné d'une fratrie de cinq enfants, Romuald est suivi d'Imelda qui travaille dans l'audit et le conseil (ex-Deloitte également). Vient ensuite Anita, médecin, puis Kate qui travaille dans agroalimentaire au département contrôle qualité. Et enfin Prince, qui est ingénieur dans le génie civil (installé à son compte après avoir travaillé pendant près de dix ans pour SOGEA SATOM).

Après des formations supérieures « out of Africa », toute la fratrie Wadagni rentre au Bénin. Pour Amadou Rouf Raimi, Romuald Wadagni a grandi dans « une culture du travail très forte » qui lui a permis de « s'imposer en politique grâce à la carapace qu'il s'est forgée pendant l'enfance ».

Son père, Nestor Wadagni, décédé en septembre 2021 des suites du Covid-19, était haut fonctionnaire et sa mère commerçante. Un grand-père paternel cultivateur à Lokossa, une des premières « nana-Benz » pour arrière grand-mère maternelle (ces commerçantes qui ont fait fortune dans les années 1960 en commercialisant du wax hollandais), et des origines ghanéennes du côté paternel,

Wadagni aime rappeler qu'il est issu d'une famille « plutôt modeste ». « Il y a peu de Wadagni, contrairement à ces grandes familles béninoises dont on peut retracer l'histoire sur plusieurs générations », précise-t-il.

Une mère pieuse qui rassure et un père cartésien qui impressionne, le jeune Romuald développe rapidement une double personnalité, « celle qu'on a au travail, et celle qu'on laisse se découvrir dans la sphère privée », admet-il. Le secret semble être chez lui une seconde nature. « Romuald ne dit jamais tout. Il est comme un algorithme : il ne donne qu'une partie qui ne permet pas de tout déchiffrer », confirme Ghislain Haïckou.

Les bonnes fées du ministre Wadagni

Considéré comme une sorte de « parrain » professionnel, Amadou Rouf Raimi, l'ancien vice-président monde de Deloitte qualifie Romuald Wadagni de « redoutable » et ajoute qu' « il peut être dur avec ses équipes en raison de son exigence », mais qu'il reste « juste ». A l'image d'Amadou Rouf Raimi qui a accompagné son ascension au sein de Deloitte (Wadagni a atteint le statut d'Associé chez Deloitte à l'âge record de 36 ans) plusieurs bonnes fées se sont penchées sur le sort du jeune homme.

S'il est un personnage-clé pour comprendre son parcours, il s'agit bien de Christian Migan, la star des experts comptables du Bénin. « Lorsque nous étions en classe de 1re, il avait déjà préparé son dossier de préinscription pour devenir expert-comptable comme son oncle », se souvient Ghislain. Contre l'avis de son père, il intègrera l'IUT de Grenoble avec la complicité d' « oncle Migan » (l'ami d'enfance de son père) qui se chargea de remplir son dossier d'inscription. « Mon père m'a dit : " Si tu échoues, je te coupe les vivres ! " J'ai mis beaucoup d'énergie pour réussir », reconnaît-il.

« En arrivant à Grenoble, je me suis présenté au CROUS pour obtenir une chambre en résidence universitaire. Il y avait des formalités et les délais étaient dépassés. C'était un choc (...) J'ai passé la nuit chez une cousine de mon père à Lyon et le lendemain, je reprenais le train pour Grenoble. Dans la bibliothèque, j'ai croisé Désiré, un étudiant béninois qui cherchait un colocataire. Je me suis installé chez lui et j'ai attendu un an avant d'obtenir une chambre universitaire », se rappelle Romuald Wadagni en riant.

« Il était très concentré sur ses études. D'ailleurs il termina major de sa promotion (...) Il ne sortait presque jamais et gérait son emploi du temps en fonction des appels de son père », se remémore Désiré Aïhou, qui est aujourd'hui son conseiller technique et juridique.

En allant récupérer son relevé de notes au secrétariat et fin prêt à rentrer au Bénin pour rejoindre le cabinet de Christian Migan, Romuald Wadagni croise Dominique Natale, Associé chez Deloitte Lyon. C'est le début d'une longue aventure.

« J'ai toujours cherché un moyen de différenciation »

« J'ai tout de suite compris que l'environnement de Deloitte était hyper compétitif et j'ai su qu'il fallait que j'aille le plus haut possible ! J'ai compris aussi qu'il fallait que je maîtrise l'anglais et que j'obtienne un diplôme américain », explique Romuald Wadagni.

C'est ainsi qu'après avoir fait ses preuves au sein de Deloitte-Lyon, il part étudier à Harvard où il obtient le diplôme d'expert-comptable américain, assorti de la green-card. Adoptant l'American way of life, il commence à pratiquer le golf et fume le cigare avec ses clients. Ayant intégré le pragmatisme à l'américaine et la forme procédurale à la française, Romuald sort du lot. « En rentrant à Paris, ma formation a fait la différence. J'ai toujours cherché un moyen de différenciation par rapport aux autres, pour devenir un recours », explique-t-il. Il restera 17 ans chez Deloitte où il gravit tous les échelons.

« Entrer dans le happy few des Associés, c'était vraiment le Graal ! Après cela, je pouvais partir », explique-t-il. « J'avais peu à peu intégré l'Afrique à mon agenda en participant au redressement de plusieurs bureaux d'Afrique de l'Ouest et en créant ceux de Lubumbashi, Kinshasa et Cotonou. C'était important pour moi de conserver un lien ténu avec les réalités du continent », précise-t-il.

Présenté à Patrice Talon en exil à Paris, la connexion est immédiate et les rencontres s'enchaînent. « Une fois élu, il m'a demandé de rester proche de lui », confie-t-il. A 39 ans, il est nommé ministre de l'Economie du Bénin. Malgré son jeune âge, Wadagni est prêt. « Je sais exactement ce que je veux. Je disais à mes amis pendant l'enfance que je serais ministre avant l'âge de 40 ans », assure-t-il.

Jusqu'où ira le ministre de l'Economie ?

« Après quoi court Romuald ? Justement, je n'en sais rien », reconnaît Christian Migan, l'expert-comptable, que Wadagni admirait tant pendant l'enfance. Ministre avant 40 ans, où sera-t-il à 50 ans ? Telle est la question qui commence à émerger en terre béninoise concernant ce « jeune loup » de la politique qui a mené de profondes réformes saluées par la communauté internationale, non sans générer au passage quelques crispations au niveau local. « Il doit être proche des gens, c'est important. Même s'il bénéficie d'une bonne image, il ne doit pas s'enfermer dans son bureau, sans quoi il pourrait s'éloigner des réalités du terrain », prévient Christian Migan qui considère Wadagni comme le fils qu'il n'a jamais eu.

Romuald Wadagni, en visite dans une unité installée dans la Glo-Djigbé Industrial Zone, située à quelques 45 km de Cotonou.

De l'expertise comptable au ministère de l'Economie, la dynamique du jeune Wadagni s'est construite au-delà de la discipline familiale qui le destinait à devenir ingénieur dans le BTP. Sa rapide ascension n'a pas surpris les membres du cercle de réflexion Myosotis, au sein duquel il a mûri sa vision pour le Bénin.

Ce groupe confidentiel constitué d'une dizaine de membres s'est réuni chaque mois pendant plus d'une décennie dans les restaurants parisiens, pour appréhender l'avenir du pays. Aujourd'hui, la majorité d'entre eux est rentrée au Bénin, à l'instar de Ghislain Haïckou qui dirige la société Burval, après un passage dans la haute administration.

Ce dernier le dit « rivé sur ses objectifs » sans vouloir préciser lesquels. Interrogé sur son avenir, Romuald Wadagni se dit plus concentré que jamais sur sa feuille de route au gouvernement, et loin des ambitions nationales comme régionales qu'on voudrait bien lui prêter.

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Commentaires 2
à écrit le 16/06/2022 à 12:58
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Fier de ce jeune homme qui est tout simplement une tête bien faite et qui constitue aujourd'hui une chance pour notre cher et beau pays le Bénin. Que l'éternel le garde longtemps de même que le président de la République Athanase Guillaume Patrice Ta...

à écrit le 10/06/2022 à 22:11
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Vraiment félicitations à mon ministre. J'ai été cidéré et motivé par votre parcours et je vous encourage. Que Le seigneur lui-même soit votre lumière. Amen.

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