Kizito Okechukwu : « Digital Africa ira jusqu'aux racines de l'Afrique, y compris dans les environnements les moins digitalisés »

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Kizito Okechuckwu, directeur général du Global Entrepreneurship Network (GEN) Africa, fondateur de 22 On Sloane et vice-président de Digital Africa.
Kizito Okechuckwu, directeur général du Global Entrepreneurship Network (GEN) Africa, fondateur de 22 On Sloane et vice-président de Digital Africa. (Crédits : A.D.)
C'est un Sud-africain qui a remplacé Karim Sy, le 11 juin dernier à la tête de Digital Africa, en qualité de vice-président. Kizito Okechuckwu, directeur général du Global Entrepreneurship Network (GEN) Africa et fondateur de 22 On Sloane, devrait faciliter les connexions entre les écosystèmes Tech sur le continent, tout en s'inscrivant dans la droite ligne du renforcement des relations bilatérales entre Paris et Pretoria.

La Tribune Afrique - De quelle manière votre parcours vous a-t-il conduit à prendre la tête de Digital Africa, une initiative Tech française?

Kizito Okechukwu - J'ai un lien avec la France. C'est un pays où je viens souvent. J'ai d'ailleurs appris le français au Lycée et actuellement, je travaille mon niveau un petit peu chaque jour [...] En termes d'expérience professionnelle, j'ai travaillé pendant 8 ans au sein de l'écosystème digital en Afrique. J'ai d'abord développé Sea Africa une société de recherche et développement pour les entreprises, avant de fonder 22 On Sloane, un campus qui réunit aujourd'hui 104 startups. Je suis également le co-président du Global Entrepreneurship Network Afrique, basé à Washington DC, qui regroupe 43 pays africains.

Lancée en 2018 lors du Salon Vivatech à Paris par Emmanuel Macron, quels sont les premiers résultats enregistrés par Digital Africa ?

Digital Africa a été lancé avec 65 millions d'euros de l'Agence française de développement, 5 millions ont déjà été engagés sous forme de prêts d'honneur, 10 millions seront destinés à apporter une assistance technique aux entrepreneurs africains et 50 millions d'euros via Proparco [filiale de l'AFD pour le secteur privé, ndlr] devraient à terme, être versés sous forme de capital-risque pour les startups en phase d'accélération.

Digital Africa a déjà apporté son appui à de nombreux créateurs d'entreprises. Nous voulons nous assurer que les projets que nous soutenons aurons un véritable impact dans l'économie réelle et que chaque startup que nous accompagnons est potentiellement la Scale-up de demain [...] L'an dernier, une grande compétition a opposé un millier de startups africaines et parmi elles, Digital Africa a identifié une trentaine de « champions » que nous suivons de très près dans le cadre de certains de nos programmes comme le Digital Africa Campus, Resilient Summer School et Data 4 Digital Africa. C'est le cas de Jangolo Farm, une startup qui accompagne les agriculteurs et les éleveurs camerounais ou encore Helium Health, une startup en e-santé nigériane.

Avec votre arrivée, quelle sera la nouvelle feuille de route de cette initiative ?

Trois objectifs prioritaires ont été définis. Premièrement, nous voulons accompagner les startups vers un passage à l'échelle, afin de les rendre économiquement viables. Nous voulons ensuite transformer les écosystèmes digitaux et les fédérer, notamment au niveau régional et enfin, nous voulons continuer à accompagner les politiques d'innovation pour structurer ces écosystèmes. Concrètement, dans les 6 prochains mois, nous allons lancer la Resilient Summer School, un programme destiné aux talents africains, qui proposera des masterclass et des outils permettant aux entrepreneurs de construire et d'avancer sur leur projet entrepreneurial [lancement dès cet été, ndlr]. Ce sera le lieu de repenser l'avenir après la pandémie de Covid-19.

Parallèlement, nous lançons le Data 4 Digital Africa, qui est une infrastructure de données ouvertes pour permettre aux entrepreneurs et aux créateurs de solutions Tech de tester leurs modèles avec des données open source. Enfin, nous allons nous appuyer sur une nouvelle plateforme, l'Africa Next Round pour faciliter les co-investissements dans les entreprises africaines innovantes en hyper-croissance. C'est une initiative née à la suite de la pandémie de Covid-19, qui deviendra avec le temps, un véritable lieu d'échanges entre entrepreneurs et investisseurs africains.

Le montant global des investissements Tech en Afrique représente l'équivalent d'une journée dans la Silicon Valley tout au plus et, selon le dernier rapport de Partech Africa, ces fonds sont essentiellement orientés vers le Nigeria, le Kenya et l'Afrique du Sud: comment réorienter une partie de ces fonds vers les startups francophones ?

Selon Partech Africa, le cap des 2 milliards de dollars a été franchi l'an dernier sur le continent (ndr : +74% par rapport à 2018). Cependant, ce rapport ne recense que les startups qui ont bénéficié de fonds issus du capital investissement. De façon plus réaliste, les investissements globaux dans la Tech africaine se situent sans doute davantage aux environs des 3 milliards de dollars [...] Il est vrai que le Kenya, l'Afrique du Sud et le Nigeria concentrent une bonne partie des investissements, car ces pays disposent d'infrastructures solides et d'environnement réglementaires très structurés. Toutefois, il est fondamental que l'écosystème Tech en Afrique devienne plus collaboratif. Nous tenons à nous assurer que Digital Africa ira jusqu'aux racines de l'Afrique, y compris dans les environnements les moins digitalisés qu'ils soient lusophones, arabophones, francophones ou anglophones. Nous voulons donner les mêmes chances aux startups africaines, c'est pourquoi nous portons des initiatives qui disposent d'une faible visibilité à travers nos programmes panafricains. Par ailleurs, l'une des ambitions de Digital Africa est de créer des ponts entre le venture capital des pays anglophones avec le capital-risque francophone, sur le continent.

Alors que les politiques françaises considèrent la Tech comme un simple « outil », les Etats-Uniens ont fait de la Tech la base de toute création de valeur depuis plus de deux générations. De fait, que pensez-vous que la France puisse apporter à l'Afrique en termes de stratégie digitale ?

La France reste un grand pays, doté d'un des plus grands campus dédiés aux ScaleUps au monde. A ce titre, il me semble que la France peut apporter une contribution importante en matière d'innovation sur le continent, en supportant les entrepreneurs locaux. Par ailleurs, la France dispose de solides investisseurs institutionnels comme l'AFD ou BPI. Enfin, elle possède plusieurs entreprises qui s'illustrent en Afrique, pour leurs expertises et leur niveau de technicité numérique, comme Dassault System. [...] On sait que les Etats-Unis suivent la doctrine du « Tech first » alors qu'en France, l'orientation serait plutôt « Politic first » mais les besoins du continent sont autres et la technologie s'y développe différemment, répondant avant tout aux besoins des populations. Digital Africa défend un modèle Tech au service de l'économie réelle et nous pensons qu'un nouveau modèle émergera depuis l'Afrique. Nous sommes là pour accompagner cette transformation.

Comment faire pour que les GAFA ou les BATX ne freinent pas l'essor des startups africaines ?

Le risque existe partout y compris chez les GAFAM. Jeff Bezos, le CEO d'Amazon a déclaré que sa plus grande peur n'était pas d'être dépassé par une plus grande entreprise que la sienne, mais qu'il avait peur du jeune garçon qui arrivait derrière lui... Nous disposons d'un capital humain important et d'ici 2050, au moins 30% de la population en âge de travailler vivra en Afrique. Or, on sait que les talents africains sont très avancés sur les sujets Tech comme le codage ou la programmation. Il faut donc des fonds et des produits financiers pour leur permettre d'évoluer dans un écosystème structuré qui favoriserait la commercialisation de leur produit. On doit prendre en compte les GAFAM et les BATX sans s'alarmer. Pour le moment, il est impératif que les Africains puissent renforcer leur capacité pour être en mesure d'être compétitifs en France, en Chine ou aux Etats-Unis.

Dans quelle mesure la technologie a-t-elle supporté la lutte contre la Covid-19 et quels sont les 1ers impacts de la crise sanitaire sur les investissements dans les startups africaines ?

Selon moi, la pandémie de Covid-19 a été un accélérateur de l'économie digitale dans son ensemble. La crise a révélé l'utilité et l'importance de la technologie en matière de transferts financiers, d'éducation, de sécurité, de tracking, etc. Ce contexte a ouvert de nouvelles opportunités pour les startups africaines. Parallèlement, la crise sanitaire a provoqué une chute massive des investissements en direction des startups sur les quatre derniers mois, mais cette incertitude ambiante sera dépassée d'ici la fin de l'année et d'ailleurs, les investissements se sont quand même poursuivis pendant la crise. Très récemment Chipper Cash, une startup africaine basée à San Francisco a levé 13 millions de dollars.

C'est à la suite de la pandémie de coronavirus que la plateforme resilient.digital-africa.co a vu le jour, que recouvre-t-elle en substance?

Elle a été conçue en lien avec la pandémie de Covid-19 et les confinements qui ont été instaurés à travers le monde et qui nous ont contraints à trouver de nouveaux moyens de communication. Cette plateforme est amenée à se pérenniser, car elle met en lumière la créativité et la résilience du continent, dans la durée. Cette base de données comprend une multitude de projets et de solutions dans des secteurs aussi variés que la santé, l'éducation ou encore l'agriculture.

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