Trois idées pour réformer la zone CFA

 |   |  1490  mots
(Crédits : LTA)
Sortir du franc CFA sabre au clair, comme parfois préconisé, précipiterait les économies de la zone dans l'abîme. Plus dangereux encore, se saisir de la question monétaire comme d'un prétexte pour régler des comptes coloniaux est une approche dangereuse et inefficace. Le franc CFA cristallise des critiques méritées, mais ne guérira pas par incantations. La voie de la réforme est la plus sage et la plus adaptée.

Adossé au modèle économique colonial de drainage des ressources des colonies vers la métropole, le franc CFA n'a pas suivi les mutations intervenues en Afrique et dans le monde depuis sa création. Il se retrouve aujourd'hui au milieu du gué. La dévaluation menace la CEMAC quand la zone UEMOA n'affiche pas non plus une santé insolente. Le commerce entre Etats de la zone est embryonnaire, les établissements de crédit financent faiblement l'économie, les Etats sont endettés en plus d'afficher des taux de croissance sans développement.

Certes le FMI a été appelé à la rescousse pour ses soins palliatifs, mais l'histoire et l'expérience ont montré que ces remèdes traitent les symptômes du mal plutôt que le mal en lui-même.

Nous ne sommes pourtant pas condamnés à la fatalité. Nous pouvons parvenir à une zone en ordre de prospérité au terme d'une courageuse action réformatrice en deux temps : sur le court terme, en transformant résolument le fonctionnement de la monnaie commune, et sur le long terme en opérant une rénovation complète du modèle économique hérité de la période coloniale. Une simplification institutionnelle viendra envelopper le tout.

La transformation monétaire en phase avec les nouvelles mutations

Le système de fonctionnement actuel du franc CFA fût mis en place en 1945 pour faciliter la circulation des ressources de l'Afrique vers l'extérieur. Cette organisation monétaire fut cohérente en ce sens que le modèle économique imposé aux Etats de la zone CFA depuis la colonisation est basé sur l'exportation des matières premières, avec pour principal partenaire la France. Seulement, les incessants changements géo-économiques intervenus depuis ont bougé les lignes et l'Europe n'est plus le partenaire quasi exclusif des Etats africains. Déposer 50% des réserves extérieures dans un compte d'opérations ouvert près le Trésor français afin de garantir la convertibilité illimitée entre franc CFA et l'euro est donc désormais désuet. Si cette mesure facilite les échanges entre zone CFA et zone euro, elle est pénalisante pour fluidifier les transactions avec les nouveaux partenaires, tels la Chine ou l'Inde.

Il urge donc d'élargir le périmètre des convertibilités vers le yuan, la roupie, le yen, le dollar. Les échanges avec les nouveaux partenaires seront facilités par la possibilité de convertir le CFA en leur monnaie, améliorant ainsi les échanges commerciaux. Dès lors, il ne sera alors plus opportun de continuer la consignation des 50% de réserves dans les livres du Trésor français, mais plutôt dans des institutions telles la BAD, la BRI, ou simplement dans les banques centrales de la zone, à condition d'encadrer sérieusement leur utilisation à la couverture des nouvelles convertibilités. L'ultra dépendance actuelle des pays de la zone franc aux exportations nécessitant cette couverture.

L'autre versant de la libre convertibilité est la circulation incontrôlée des devises entre la partie CFA et la partie euro, privant la zone CFA de certains réinvestissements sur place. Il est urgent à l'image du Brésil, d'introduire une régulation de la liberté des transferts entre la zone CFA et le monde, afin d'éviter le départ incontrôlé de grandes quantités de ressources financières du Continent.

Le régime de la parité fixe doit être revu. Il n'existe aucune élasticité dans le taux de change. Le taux de change du franc CFA vis-à-vis de l'euro ne bouge jamais, en raison de l'ancrage du premier sur le second. Ceci quels que soient les événements, sauf en cas d'urgence alarmante, telle la grave tension actuelle sur les réserves de change des Etats de la CEMAC. Cette raideur du taux de change présente l'avantage d'une certaine stabilité, mais aussi l'inconvénient majeur d'une incapacité d'adaptation. Un pays de la Zone aux prises avec une baisse durable des cours des matières premières ne peut s'adapter en jouant sur sa monnaie. Il subit impuissant, le retour de flamme, tels les pays pétroliers de la zone CFA depuis décembre 2014, d'autant plus que depuis début 2017 l'euro s'apprécie sérieusement face au dollar.

Il faudrait donc décalquer le franc CFA de l'euro pour l'indexer sur l'ensemble des monnaies citées plus haut. Ensuite, introduire de la flexibilité dans le régime de change fixe assorti d'un transfert total du pouvoir monétaire aux banques centrales de la zone. La flexibilité passe par la fixation d'un taux de change pivot avec un périmètre de fluctuation pour s'adapter à la conjoncture internationale et implémenter la politique économique décidée. C'est une question de souveraineté que de pouvoir gérer en propre sa monnaie selon ses besoins.

La gouvernance monétaire de la zone CFA doit également être dépoussiérée. L'immobilisme des banques centrales de la zone CFA trouve son origine dans le mandat à elles confié. Principalement missionnées pour maîtriser l'inflation, ces institutions poursuivent sans relâche l'objectif des 2%, calqué sur celui de la BCE. Ainsi se retrouvent-elles à gérer le quotidien de façon étriquée, décourageant toute prise de risque.

C'est un tort majeur fait à la zone CFA qui doit désormais confier à ses banques centrales un double mandat de plein emploi et de stabilité des prix. Cela permettrait d'ouvrir beaucoup plus les vannes du crédit bancaire en soutien à l'activité économique. A ce propos, la provocation d'un choc de financement est nécessaire dans la politique monétaire avec un abaissement du taux des réserves obligatoires afin de libérer la distribution du crédit bancaire.

L'autre nouveauté est l'élargissement des garanties acceptées par les banques centrales à l'escompte des titres financiers présentées par les banques. Ces mesures décrisperaient l'octroi des crédits et contribueraient à dégeler les liquidités financières.

Le compte d'opération et la convertibilité illimitée qui justifiaient la présence française au sein des conseils d'administration des banques centrales étant revus, ces organes de décision doivent désormais connaître exclusivement des représentants des Etats membres.

La rénovation intégrale du modèle économique

Si la zone CFA était un iceberg, la question monétaire serait sa face émergée et son modèle économique sa partie immergée. La structuration économique héritée lors des indépendances n'a pas été modifiée à travers les époques. Les Etats de la zone CFA ont des économies tournées vers l'extérieur et dépendent majoritairement des recettes d'exportations de leurs matières premières. Une telle organisation livre les Etats aux chocs exogènes, d'où leurs difficultés chroniques en cas d'effondrement des cours, même si le Trésor français, fort des réserves qu'elle détient, apporte momentanément son soutien pour assurer les importations de la zone.

Le véritable problème se réglera au fond avec la fin des économies tournées vers l'extérieur. La zone CFA et une très grande majorité de pays africains doivent muter d'un modèle d'économies extractives vers des économies de transformation. L'avantage d'un tel modèle économique est la mainmise endogène sur les recettes de l'Etat. Pour illustration, un pays de la zone CFA qui exporte son minerai de fer dépend exclusivement des conditions d'achat étrangères. L'objectif désormais doit être de transformer le minerai de fer en un produit fini pour satisfaire tant la demande intérieure que les exportations. Une telle reprise en main permettrait de réguler le marché selon l'offre et la demande et serait bénéfique pour les recettes. Les Etats seront ainsi moins dépendants des facteurs exogènes.

La simplification institutionnelle

Nulle politique économique et monétaire ne peut être efficace sans une gouvernance claire. En Afrique Centrale et en Afrique de l'Ouest, les pays sont malades de la double appartenance sous-régionale. En Afrique de l'Ouest et centrale, les pays sont respectivement membres à la fois de l'UEMOA et de la CEDEAO, ou de la CEMAC et la CEEAC. Il importe d'apporter de la simplicité dans la gouvernance communautaire en effectuant une fusion de tous les organes, y compris les banques centrales entre d'un côté l'UEMOA et la CEDEAO, et de l'autre, la CEMAC et la CEEAC. Les nouvelles institutions issues de ces absorptions apporteront une meilleure lisibilité avec les organes communautaires uniques. Ces derniers fixeront les politiques fiscale, budgétaire, économique et monétaire uniformes afin de donner un cap clair et cohérent à toute la zone. Les libres circulations effectives achèveront de créer un marché unique intracommunautaire fluide et dynamique, lequel donnera une efficacité certaine au commerce intra-zone.

La nouvelle monnaie issue de ces réformes aura le loisir de changer d'acronyme. Les paris sont ouverts...

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 11/09/2017 à 14:00 :
C'est malheureux ! Dire que c'est un être humain qui fait une telle analyse! Je pense et c'est vrai, il faudra pour les noirs en général et les africains en particulier, faire la différence entre le diplômé et l'intellectuel.
C'est malheureux!
a écrit le 11/09/2017 à 13:59 :
C'est malheureux ! Dire que c'est un être humain qui fait une telle analyse! Je pense et c'est vrai, il faudra pour les noirs en général et les africains en particulier, faire la différence entre le diplômé et l'intellectuel.
C'est malheureux!
a écrit le 08/09/2017 à 14:16 :
C'est une belle analyse; pleine de belles idées et rédigée par quelqu'un qui visiblement maîtrise le sujet. Cependant, je doute fort qu'on arrive jamais à mettre tout ça en œuvre. Les dirigeants africains sont trop soucieux de leurs privilèges et feront tout leur possible pour qu'un tel projet ne voit jamais le jour ! Avec le soutien actif de la France, qui pourrait être la grande perdante d'une telle réforme ! Le CFA a encore de beaux jours devant lui.
a écrit le 06/09/2017 à 14:19 :
Brillante exposée avec des solutions fiables. Je vous en pris très rassurant

Alors, sachez que l'Afrique n'a pas été le seul continent à avoir subit l'exploitation économique, humaine et culturelle. On doit se demander pourquoi l'Afrique est-elle restée de tout temps bien dépendante de l'Europe ? ou de la France pour les zones citées dessus ? Pourquoi l'Afrique indépendante ne régule pas sa propre monnaie voici plus de 50 ans ?
C'est clair, les Africains n'ont jamais aimé l'Afrique. Regardez la Chine, le Brésil, la Corée du nord tirée aujourd'hui à boulet rouge, l'Arabie saoudite, l'Inde, même les USA, la liste est longue de ces pays colonisés. Comment ces derniers se sont ils démasqués de leurs colons. Parce qu'ils ont aimé leur pays et ont épousé le patriotisme.
Vous avez déjà vu le FMI gérer les Amériques et l'Asie comme elle s'emploie en Afrique?


En Afrique subsaharienne qu'est-ce qu'on a constaté depuis lors, les bénis oui-oui, les traitres, la haine des autres, la peur de l'alternance politique, il faut être aligné pour avoir le poste. Comment vous pouvez dégager des tels processus ? Et tout cela au profit de la France. Les exemples y pilulent: pourquoi la France n'a pas aidé Lissouba au Congo Brazza lors de la guerre imposée par Sassou pour tuer la démocratie réclamée par la Baule ? Parce que Lissouba avait ouvert les Congolais au pourcentage pétrolier dont la France tenait secret. Mais la France pour y parvenir il fallait trouver un congolais. Aujourd'hui demandez à Mr Sassou de changer la monnaie pendant qu'il est lié au FMI pour le programme structurel.
En outre, que veut dire la démocratie. C'est du tout simple l'alternance du pouvoir et au pouvoir. Demandez à Faure GNASSINGBE, à DEBI, à BIA, à KABILA à KURUNZINZA et bien d'autres de limiter les mandats et ne pas modifier les constitutions. Vous avez les solutions, les prisons sont bien remplies, mais que dit la France ou l'Europe ? C'est un bémol au profit des intérêts recouverts sur la tête des africains engagés par les africains.

Alors lorsque les dirigeants africains pour les intérêts égoïstes se comportent comme des véritables bourreaux avec des mains liées par la France avancent-ils sur la question monétaire ou les économies de transformation locale? Regardez la Cote-d'Ivoire avec son cacao et le café combien d'entreprises laissées par HOUPHOUET Boigni ? Quand surgi BGABO comment a-t-il finit ? Il est où ? Etait-il seul à faire la guerre?

Le colonel KADDAFI soucieux de la situation dépendante économique de l'Afrique avait émis à l'UA un programme de rénovation pour l'Afrique:
- une monnaie africaine
- une banque africaine à charge
- une cour de justice africaine
- une armée de sécurisation africaine
il a financé le satellite africain pour lequel Afrique- média estime à 300M d'euro.
Vous pouvez dire là où il se trouve ? La raison évoquée, un dictateur qui a maltraité une certaine population libyenne et l'ONU a réglè son sort sous la bénédiction personnelle Nicolas S. et vous connaissez la suite. Aujourd'hui c'est Sassou Nguesso promu par l'UA à régler la question de la Libye.

Alors, mon ami, l'Afrique est malade. aux grands maux, grands soins, il faut une prise de conscience généralisée, un ras de bol pour la France surtout pour les cas des pays de la CEDAO de la CEMAC afin d'aboutir aux réformes monétaires. Vous avez beau plaider la cause mais tous les ministres des finances qui entourent ces chefs d’État le savent bien. Ils sont frappés d'aveuglement parce qu'il répondent à une loge ou à un lobby.
a écrit le 05/09/2017 à 23:37 :
Merci, pour cette publication, qui va dans le sens du maintien et de la réforme du FCFA .
À partir de votre analyse, j'ai constaté, étant profane en la matière toute la complexité du mode fonctionnement de notre monnaie .
Vous avez évoqué pour une meilleure éfficacité la fusion d'instances monètaire et celle intégratrice (UEMOA & CEDEAO, CEMAC & CEEAC ).
Je pense qu' ici, il y a par exemple, au niveau de la CEDEAO , 2 ou 3 grands pays membres ( Ghana, Nigeria, Maroc en perpective) en terme économiqe disposent de monnaie propre .
Pouvez nous donner les élément concourant à une fusion sans problème .
Une monnaie pour l'Union Africaine avec des modes de convertibilité avec certaines spécificité locales ( CFA, NAÏRA RAND...) et internationales (DOLLARS US, EURO, LIVRE STERLING, ...),, serai une bonne chose, pour une Afrique en marche pour sa transformation positive .

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :