L'entrepreneur touche le fond, sans forme

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(Crédits : DR)
En s'occupant toujours de forme, il existe une narration médiatique de l'entrepreneuriat et un écosystème attaché, dont le but en Afrique n'est pas de produire des biens ou des services innovants mais plutôt de fabriquer des idées et des images de l'Afrique, de la femme africaine ou de tout autre matériau social dont les politiques et les organisations internationales s'abreuvent.

Etre entrepreneur. Je suis surpris de la dimension qu'a pris ce terme en Afrique à l'heure d'Internet. Il est vrai que le poids de ce mot se fonde sur le récit homérique des aventures de personnages comme Steve Jobs et Bill Gates, mêlant génie, révolution et opportunisme. Néanmoins cela fait déjà plus de 30 ans et l'Afrique n'a toujours pas trouvé de pareils héros des temps modernes. Pourtant, la dynamique entrepreneuriale s'y renforce tous les jours, fort de ses succès clairsemés.

Je me souviens que lorsque j'étais petit, dans mon entourage on associait entrepreneur à une personne qui travaillait dans le bâtiment ou encore dans la logistique, et je dois avouer que tout jeune, je me destinais à autre chose qu'être entrepreneur. Fils de fonctionnaire ayant une haute opinion des affaires de l'Etat, je me demande souvent comment je me suis retrouvé à être désigné sous ce vocable qui autre fois dans la bouche des aînés portait peu de noblesse.

Il est important de rappeler que lorsque mon père et ses camarades finissent leurs études à l'étranger, le Cameroun n'est pas sous ajustement structurel, le marché des matières premières se porte bien et le souffle idéologique des indépendances anime les cœurs. Ils sont irrigués par les poètes et penseurs de leur génération qui laissent éclore leur génie dans presque toutes les disciplines. C'est une génération qui pour beaucoup, trouve un emploi à la suite de leurs études dans un Etat fort à l'image de la 5ème république française et encore plus. C'est une génération qui rêve d'accomplir de grandes choses, aller sur la lune, à l'instar de Mobutu qui projette même de se lancer dans la conquête de l'espace.

Une histoire de générations

Les entrepreneurs étaient peu considérés et pour les plus célèbres, devaient être sous la coupe d'un fonctionnaire puissant, il y avait même un mépris, qui persiste un peu, pour ces gens qui s'occupent à longueur de journée de petites choses de négoce et de commerce.

Nous par contre, mes pairs et moi, sommes pour beaucoup de la génération des petites choses. Pour nous ce fut très peu de philosophie, droit, et autres grandes études, mais beaucoup plus d'action commerciale, comptabilité, marketing, avec en toile de fond comme idéologie, la subsistance : s'en sortir comme on peut.

Face au délitement des fondamentaux économiques, ma génération a eu très peu d'opportunités ; pour les plus chanceux et les nantis, il y a le choix entre une fonction publique à l'image ternie par la corruption et les clientélismes de toute sorte, les multinationales, ou encore l'exil sous un plafond de verre. Et pour les autres, c'est le chômage assuré ou des petits métiers précaires. Voilà le terreau que l'entrepreneuriat d'internet vient illuminer. Une jeunesse à la dérive sans réel ancrage idéologique que celui de survivre le lendemain ou devancer son voisin et pour qui des religions de zélotes veulent combler les désirs de transcendance.

L'entrepreneur est à l'image de ces explorateurs de territoires inconnus... et quel territoire plus exotique et sauvage qu'internet et la technologie en Afrique. Agripreneur, afropreneur, techpreneur, bloggeurs et autres termes montrent l'engouement et surtout la créativité que capte le milieu entrepreneurial africain du moins dans la forme car dans le fond il est autre chose.

En s'occupant toujours de forme, il existe une narration médiatique de l'entrepreneuriat et un écosystème attaché, dont le but en Afrique n'est pas de produire des biens ou des services innovants mais plutôt de fabriquer des idées et des images de l'Afrique, de la femme africaine ou de tout autre matériau social dont les politiques et les organisations internationales s'abreuvent. L'explication de cette distinction entre fond et forme est le fait que ceux qui s'occupent du fond et de la forme ne sont pas les mêmes et ne poursuivent pas les mêmes idéaux.

La forme incombe aux résignés bourgeois, appartenant aux classes supérieures souvent connectés à l'étranger ; ils peuvent avoir accès aux plateformes médiatiques et font de l'entrepreneuriat un objet social et politique attrayant pour les médias et une certaine population. Ils ont envie de grandes choses comme leurs aînés, mais sont assignés aux petites. Alors ils font tout pour exploser le cadre imposé, ces entrepreneurs qu'on peut qualifier de médiatiques produisent peu et pèsent peu économiquement car le dessein est plus de gouverner que de commercer.

Entrepreneur ou commerçant ?

On a l'autre catégorie, les résignés volontaires, issus des couches populaires et souvent provenant de petites villes. Ils sont besogneux et veulent réussir économiquement plus qu'autre chose et représentent l'essentiel de la production des biens et services dans nos pays. Ils n'ont pas les codes occidentaux donc sont sous représentés médiatiquement et surtout produisent une image de l'Afrique réelle qui ne cadre souvent pas avec celle que vante la première catégorie. Alors dans les médias, ils ne sont pas qualifiés d'entrepreneurs, mais plus en des termes moins chargés politiquement et symboliquement comme commerçants, opérateurs économiques et autres.

Ces deux dynamiques coexistent sans vraiment se rencontrer comme les classes sociales dont elles sont issues ; néanmoins les courants sont présents et observables dans la majorité de nos pays. Une dichotomie entre un capitalisme politique et un capitalisme réaliste taillé par le quotidien à l'affût d'opportunités.

L'entrepreneuriat tel que l'Afrique est en train de le définir aujourd'hui peut être d'une importance majeure s'il se développe une cohérence entre les deux courants de la dynamique entrepreneuriale, si l'Afrique des idées s'abreuve de l'Afrique réelle des objets et des services et vice versa. Par exemple, les entrepreneurs d'internet veulent apporter plus de transcendance et de transparence au secteur de l'éducation alors que ceux qui possèdent la majorité d'écoles font souvent souffler un vent contraire animé par un mercantilisme excessif. Néanmoins, ces 2 groupes d'entrepreneurs doivent réfléchir ensemble et faire les arbitrages nécessaires afin de faire émerger des normes ainsi que des géants dans le secteur.

L'entrepreneuriat en Afrique rêve de mêler succès commercial à impact sociétal positif au cœur même de sa démarche, c'est un rêve précieux à préserver car il est fragile et difficile à réaliser dans les faits. Cet entrepreneuriat est un souffle d'espoir pour ce monde, qui dans les éléments fondamentaux tels que les sciences, l'art, le droit, l'éducation et la santé se vide de plus en plus de sa substance en faveur de la rigidité d'arbitrages purement économiques. L'entrepreneuriat n'est pas un rêve mais une forme d'échappatoire à la misère pour certains et à l'assignation à un rôle pas assez important pour d'autres. Ces jeunes veulent ajouter au monde le meilleur de ce qu'ils ont. Alors ayons la force de supporter ce mouvement dont le rêve ultime est de résoudre à l'échelle mondiale de petits problèmes avec humanisme. Ce mouvement avec un peu de cohérence pourra effectivement changer notre continent et certainement le monde avec.

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a écrit le 10/01/2017 à 19:23 :
Très bel article; il me semble pertinent de souligner que les évolutions passent par les acteurs effectifs du changement, plutôt que par les bourgeois résignés globalisant à tour de tweet. L'intérêt général et les valeurs humanistes ne sont pas des prémices pour structurer la société mais des conséquences "logico-idéologiques" de l'intensification et densification des échanges matériels et immatériels. Une erreur donc de vouloir tirer les sociétés africaines ou autres de force par ce bout-là en ne laissant pas advenir les organisations propres, d'abord locales puis par extension de plus en plus globalisées. Le fait est aussi que le modèle global actuel, et notamment les valeurs occidentales néolibérales, ne laissent que peu de place à la créativité régionale (cf recettes du FMI)
Réponse de le 11/01/2017 à 11:21 :
"L'intérêt général et les valeurs humanistes ne sont pas des prémices pour structurer la société mais des conséquences "logico-idéologiques" de l'intensification et densification des échanges matériels et immatériels" cette vision est pour le coup tres liberale et meme dangereuse car elle signifie aussi de dire que le marché va se reguler puisque le bien fait partie des valeurs intrinseques de celui d'après vos dire. Je suis completement d'accord avec vous pour le local, il faut d'abord penser local d'abord parce que c'est réaliste et ensuite parce que c'est l'unique source d'un réel avantage competitif dans le cas de l'Afrique
Réponse de le 20/02/2017 à 12:00 :
Je ne pense pas du tout que le marché s'autorégule et que l'aberration de la main invisible du marché (lecture dévoyée s'il en est d'AS) puisse structurer une société. Les valeurs telles que l'intérêt général, humanisme etc s'imposent a la société civile, par la société aux échanges ensuite pour s'auto structurer. On fait grand cas du marché en général, mais ce n'est qu'une des modalités des échanges qui structurent la société. Et les échanges ne sont qu'un élément de structuration de la société.

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