Le chemin plutôt que la fin (Live The Journey)

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Abdelmalek Alaoui, Editorialiste
Abdelmalek Alaoui, Editorialiste (Crédits : LTA)
«Live The Journey» (Vivre le chemin), tel est l’un des enseignements essentiels en matière de développement personnel, qui signifie que la voie à poursuivre (Le chemin) est nettement plus importante que le but poursuivi (La fin). Car au cours du voyage intérieur, des transformations fondamentales permettent de redéfinir l’être et ses motivations profondes. Or, en matière de croissance économique, c’est plutôt l’inverse : les gouvernants tendent à privilégier la finalité et les résultats plutôt que la manière de faire et le chemin à emprunter. Pourtant, le moment est probablement venu de réconcilier le temps des hommes avec celui des nations, et de privilégier le chemin plutôt que la fin. Pour cela, il est nécessaire de mettre en regard la pensée centrée sur l’individu et ses aspirations avec les doctrines visant à élever la communauté dans son ensemble.

Examiner la problématique de la qualité de la croissance, son caractère inclusif et sa durabilité, plutôt que son intensité, n'est pas un débat nouveau. Depuis plusieurs décennies, les institutions multilatérales se penchent sur les aspects relatifs à la capacité d'entraînement de la croissance, son impact sur le développement des capacités sociales et son étendue à éradiquer la pauvreté. C'est d'ailleurs pour permettre de mesurer tout ce qui n'est pas inclus dans la croissance qu'a été créé l'Indice de Développement Humain (IDH) en 1990 par le PNUD, complétant ainsi le coefficient de Gini -développé au milieu du XXe siècle- qui mesure les disparités de patrimoine et de revenus. Certes, l'arrivée de l'IDH est considérée comme une avancée importante, voire majeure, mais le primat accordé à la croissance économique reste essentiel dans le discours développé par les gouvernants, plus particulièrement en Afrique, au regard du déficit de développement enregistré par le continent.

Quatre visions qui se superposent : fin de l'histoire, multipolarité, globalisation, révolution technologique

Or depuis 1990, le monde a fondamentalement changé. Les anciennes frontières ont bougé à une vitesse fulgurante et les équilibres ont muté d'une manière plus radicale et plus brutale que lors de toutes les évolutions connues précédemment. La révolution numérique, les ambitions des nouveaux pays émergents, la globalisation, la multipolarité, la montée irrépressible de l'incertitude, l'expansion du terrorisme et le retour des nationalismes ont suspendu le sort de la planète, réduisant le travail des prospectivistes à des exercices court-termistes sur lesquels plus personne ne peut s'appuyer pour bâtir une stratégie de long terme.

Qu'on en juge : en tout juste trente-cinq ans -soit une génération- nous sommes passés de La fin de l'histoire et le dernier homme (Francis Fukuyama, 1992) au Choc des civilisations (Samuel Huntington, 1993), vers La terre est plate (Thomas Friedman, 2006) pour arriver à la Quatrième révolution industrielle (Klaus Schwab, 2016).  En confrontant les théories de ces quatre ouvrages de référence, l'observateur se rend rapidement compte qu'il lui faut non pas les appréhender séparément, mais les additionner afin de se rendre compte de ce qui s'est réellement passé. Tous ces auteurs, d'une certaine manière, avaient raison en prédisant des tendances et ruptures qui caractérisent et façonnent notre monde paradoxal de 2017. Un monde à la fois plus fragmenté, plus globalisé, plus fragile et plus technologique. Mais aucun de ces brillants intellectuels n'a raconté l'histoire en entier.

La «Mondialisation du Moi», fait majeur quasi-ignoré

En effet, tous sont passés à côté de quelque chose d'essentiel survenue au tournant du siècle : la «mondialisation du Moi» et l'avènement d'une société globalisée, où l'humain affirme son droit à la différence et sa quête du bonheur en l'exprimant notamment sur les réseaux sociaux. En bref, au désir de conformité qui avait caractérisé les sociétés industrielles précédentes, s'est substitué le besoin de se différencier et de retrouver des formes de croyances qui contribuent au mieux-vivre. Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir rapidement les meilleures ventes de livres sur Amazon : 7 ouvrages sur 10 sont dédiés au développement personnel ou à une certaine forme de spiritualité. Loin d'être de simples faits sociaux mimétiques, les «Selfies» reflètent donc cette volonté devenue incommensurable de l'individu de vivre son chemin personnel et de l'afficher.

Avec cette tendance de fond de quête de sens individuelle, toutes les certitudes anciennes sur lesquelles s'est bâtie l'ancienne économie sont ébranlées : le jeune diplômé d'une école prestigieuse n'intégrera pas forcément une multinationale, et il deviendra peut-être artisan d'art ou pâtissier, s'il estime que cela permettra son accomplissement personnel. Une autre preuve emblématique de cette prévalence de la quête du sens est sans aucun doute l'explosion des destinations à dimension spirituelle. Autrefois visitée par quelques centaines de Hippies au début des années 1970, Katmandou, capitale politique et religieuse du Népal, frise désormais le million de visiteurs annuels et connaît une progression à deux chiffres de son tourisme. Ce dernier a en outre enregistré une forte diversification des provenances, avec de plus en plus de visiteurs urbains, globalisés, et à fort pouvoir d'achat faisant le déplacement pour recueillir les enseignements des principaux temples.

Les anciennes politiques de relance, inadaptées au nouveau contexte mondial

Or, à force d'avoir trop voulu se focaliser sur la fin et les objectifs, et mis sous pression par des calendriers de plus en plus serrés, les gouvernants ont peut-être sous-estimé cette tendance de fond et continuent à appliquer de vieilles recettes économiques pour résoudre des problèmes nouveaux. Ceci pose une multitude de questions. A l'ère de la civilisation de la machine, promise par la quatrième révolution industrielle, qu'adviendra-t-il des hommes ? Deviendront-ils spectateurs de la marche du monde, ou au contraire, en seront-ils les acteurs ? Est-il toujours possible de compter sur de grands chantiers d'infrastructure et sur des politiques de relance keynésiennes pour tenter d'enrayer les destructions d'emplois ? Enfin, l'entreprise constitue-t-elle encore le cadre adapté pour accueillir non plus des salariés, mais des collaborateurs ?

Ceux parmi les leaders mondiaux qui sauront répondre à ces questions bénéficieront sans aucun doute d'un avantage compétitif majeur afin de renforcer à la fois leur croissance économique et leur Indice de Développement Humain, deux dimensions désormais inséparables. En effet, il n'est plus envisageable d'envisager l'économie comme un secteur à traiter en silo, indépendamment du renforcement des capacités sociales et du mieux-être des citoyens. De même, le secteur privé et les entreprises devront intégrer les aspirations de leurs salariés et promouvoir leur épanouissement personnel afin de pouvoir prétendre à une certaine forme de pérennité. A titre d'exemple, aujourd'hui regardé comme une «bizarrerie» ou un accessoire qu'il convient de retrancher ou d'ajouter au gré des programmations budgétaires, le coaching des salariés et leur accompagnement personnalisé deviendra à l'avenir un sujet absolument majeur pour tous les acteurs économiques qui prétendent s'inscrire dans la modernité et continuer à progresser.

En effet, en ces domaines comme dans beaucoup d'autres, le péril de l'inaction est tout simplement le risque de l'inefficacité. A ce titre, nous devrions tous méditer cette phrase de Léopold Sedar Senghor qui concevait son socialisme à la fois comme réflexion et action : «Une révolution reste idéologique, partant inefficace, tant qu'elle ne se pratique pas dans une action concrète, qui, en transformant les structures, élève le niveau de vie et de culture des citoyens».

Ceci implique une prise de conscience collective et rapide que le développement économique ne peut plus être stimulé de manière incrémentale et sectorielle, car de plus en plus de membres des communautés nationales risquent d'être marginalisés. Cette nouvelle forme de développement exige de vaincre les peurs et d'expérimenter de nouvelles formes de solidarité nationales, basées sur la citoyenneté et non le travail. Ceci implique également que l'on conduise des réformes de fond qui permettront la libération des initiatives individuelles et le raffermissement des droits collectifs. En bref, il nous faut affirmer la prééminence du chemin sur la fin.

Ce changement paradigmatique sera sans doute être déstabilisateur dans un premier temps, et les équilibres anciens s'en trouveront  perturbés. Toutefois, il ne semble pas y avoir d'autre alternative qu'oser le changement, comme le résumait dans un raccourci saisissant Sören Kierkegaard qui affirmait qu'«Oser, c'est perdre pied momentanément. Ne pas oser, c'est se perdre soi-même».

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Commentaires
a écrit le 19/06/2017 à 20:56 :
Excellent article à lire et relire par les millions d’intellectuels arabo-africains.
a écrit le 19/06/2017 à 9:24 :
Excellent article et donc nous sommes d'accord ,l'agro-industrie n'est orienté que vers le but, l'argent, ne faisant qu'empêcher la réalisation de soi. Le petit agriculteur qui respecte la terre se retrouve dans une dynamique lié au chemin qu'il prend avec tous les avantages qu'un tel fonctionnement permet dont la première étant la valorisation de soi.

L'agriculteur cantonné à une logique productiviste ne pense qu'aux revenus et bizarrement plus il pense a ses revenus, plus il produit et moins il en a tandis que l'agriculteur "bio", même si je n'aime pas ce terme, je préfère respectueux, lui a vendu sa production avant même qu'elle n'ai poussé, il n'a pas à se soucier de cela du coup, ses revenus sont assurés il n'a plus qu'à travailler, qu'à faire ce qui lui plait.

"Formule de mon bonheur (ironique bien entendu puisque Nietzsche exécrant toute forme de règles pré établies.): Un oui, un non, une ligne droite un but."

"Or, en matière de croissance économique, c’est plutôt l’inverse : les gouvernants tendent à privilégier la finalité et les résultats plutôt que la manière de faire et le chemin à emprunter."

Voilà, entre la logique de nos dirigeants économiques et politiques et celle des citoyens il y a un fossé qui ne cesse de se creuser, je ne sais plus quel auteur a dit que les gens ne se satisfont plus de bosser pour faire tourner la boutique ils veulent y avoir un rôle la plupart du temps lié à la solidarité soit dit en passant à savoir l’ennemi du néolibéralisme.

Et merci de vous aussi l'avoir compris, allez savoir si ça se trouve on va finir par faire entendre raison à nos gouvernants... en tout cas il n'est pas interdit de le rêver.

Oscar Wilde disait: "Une société pardonne bien souvent aux criminels mais jamais elle ne pardonne aux rêveurs."

Je pense que les citoyens en ont marre qu'on les empêche de rêver.

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