« 80% de la migration sur le continent est intra-africaine»

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(Crédits : DR)
En coordination avec plusieurs chercheurs africains et européens, la socio-anthropologue Sylvie Bredeloup tord le cou aux idées reçues sur la migration en Afrique au sein du Laboratoire Mixte International Movida (Mobilités, Voyages, Innovations et Dynamiques dans les Afriques méditerranéenne et subsaharienne) basé à Dakar. L'objectif de ce cénacle afro-européen est de constituer un pôle de pensée qui appelle à repenser la pluralité et la complexité des mouvements migratoires en Afrique en se passant du miroir déformant de l'Europe. Pour La Tribune Afrique, Sylvie Bredeloup, co-responsable du MOVIDA mais également directrice de recherche à l'IRD (UMR LPED), fait voler en éclats plusieurs clichés véhiculés sur les migrations africaines.

La Tribune Afrique: Dans l'imaginaire collectif, les personnes en migration sont souvent des migrants qui vont en Europe. Vous nous dites que la migration sur le continent est d'abord intra-africaine...

Sylvie Bredeloup: Elle est intra-africaine depuis très longtemps même si dans les imaginaires, on a toujours mis en avant la migration vers l'Europe. Cette migration à l'intérieur du continent se décline en plusieurs pôles. Il existe un premier pôle autour de la Côte d'Ivoire, un pays peu peuplé et qui avait besoin de main d'œuvre pour exploiter ses richesses agricoles, attirant des populations en provenance du Mali, du Burkina Faso, et de la Guinée voire du Sénégal. Le second pôle s'est construit autour du Nigeria qui a drainé des populations originaires notamment du Ghana, du Bénin, attirée par la rente pétrolière. Et puis, il y a ce troisième pôle autour du Sénégal, ancienne capitale de l'AOF attirant les ressortissants de tous les pays voisins comme la Guinée, le Cap-Vert pour des raisons historiques. Le dernier pôle est lui concentré autour de l'Afrique du sud avec les mines d'or, de diamant qui ont attiré énormément de ressortissants du Zimbabwe, de Mozambique et plus récemment de l'Afrique centrale et de l'Ouest. En plus d'être intra-africaine, la migration est d'abord rurale-rurale, frontalière. Dans les exemples que j'ai cités, on voit comment les personnes qui se déplacent se dirigent prioritairement vers les pays voisins pour exploiter soit les terres soit les richesses minières ou pétrolières.

Il y a donc plus d'Africains qui se déplacent vers les pays africains que vers les pays européens ?

Même si les chiffres fiables sont difficiles à obtenir, on estime à peu près que 80% des migrations s'opèrent à l'intérieur du le continent africain. Il faut préciser que ceux qui se déplacent le plus, ce sont les populations d'Afrique de l'Ouest qui elles-mêmes circulent au sein de leur ensemble régional. En comparaison, les populations d'Afrique centrale circulent moins ou se déplacent à l'intérieur de leur pays en lien avec les problèmes politiques importants dans ces zones.

Il n'y a pas un profil mais des profils parmi ceux qui migrent...

Par le passé, on a eu tendance à mettre en avant la notion de « travailleurs immigrés » pour désigner ou bien ceux qui travaillaient dans les plantations ou qui allaient travailler dans les usines en Europe. Mais on s'aperçoit que cette figure s'est diversifiée : les étudiants, les commerçants, les travailleurs qualifiés font aussi partie des migrants internationaux. On assiste également à une féminisation des migrations africaines. Outre des hommes, des femmes mais aussi des familles toutes entières partent en migration.

Ces profils ne sont pas non plus figés : une même personne peut au cours de son parcours migratoire endosser plusieurs profils. Par exemple, un étudiant qui n'a pas pu terminer ses études ou dont la bourse n'a pas été prolongée, peut devenir commerçant pour rester dans le pays d'accueil, un basketteur ou un footballeur  dont le contrat n'est pas renouvelé peut acquérir le statut d'étudiant pour avoir des papiers en règle et faire un business pour s'en sortir. Vous avez donc une pluralité de statuts migratoires.

De la même manière, on peut un jour être dans la légalité et un autre dans l'illégalité. La notion irrégularité n'est donc que temporaire ; la majorité des migrants entrent légalement dans un pays et ce n'est que par la suite qu'ils se retrouvent en situation irrégulière. Il existe donc une porosité des statuts migratoires et professionnels qui complexifie l'analyse

Les Etats africains prônent l'intégration régionale à l'intérieur des ensembles. Le paradoxe que vous soulevez, c'est que les politiques migratoires ont tendance à se durcir...

Il existe au sein des ensembles régionaux des conventions de libre circulation (CEDEAO, CEMAC...) qui dans un premier temps n'étaient pas respectées et restaient des déclarations d'intention. Et puis, aujourd'hui, en lien avec le durcissement des politiques migratoire, il y a de plus en plus une mise en conformité des textes avec la réglementation. Le contrôle a succédé au laisser-faire et les expulsions se sont généralisées à l'intérieur de ces ensembles régionaux. Des mesures restrictives ont été prises par les Etats dans la perspective de préserver les identités nationales qu'ils considéraient comme menacées par les populations migrantes. La libre circulation prônée, par exemple à l'intérieur de la CEDEAO, n'est pas effective. Par exemple au Gabon, des nouvelles dispositions ont été prises, relatives aux conditions d'entrée mais aussi de séjour et de sorties du territoire des ressortissants étrangers. C'est ainsi que des Burkinabè et des Sénégalais sont aujourd'hui bloqués au Gabon car ils n'ont pas suffisamment d'argent pour payer la carte de séjour ou pour sortir du territoire.

Comment sera le tableau de l'avenir des mouvements migratoires en Afrique dans l'avenir ?

La tendance va rester à la migration à l'intérieur du continent en dépit des tentatives de départ vers l'Europe qui sont de plus en plus vouées à l'échec car les frontières gagnent en étanchéité en lien avec le durcissement des contrôles. On s'aperçoit aussi que les migrants diversifient leurs stratégies ; des migrations étudiantes et commerçantes sont observées en direction de la Chine qui sont aussi à mettre en rapport avec le développement des instituts Confucius un peu partout dans les pays africains. Les jeunes du continent s'aperçoivent de plus en plus de l'intérêt qu'il y a à faire des études de chinois pour ensuite développer des business, des commerces avec la Chine.

Mais l'Afrique devient une région très attractive au plan économique pour une population de plus en plus internationale. Aujourd'hui, en lien avec les crises européennes, il y a de plus en plus d'Européens qui viennent s'installer sur le continent, aux profils variés. Ce ne sont plus des expatriés mais des aventuriers, des retraités, des jeunes chômeurs à la recherche d'un nouvel Eldorado. On peut prendre l'exemple des Portugais issus ou non de l'immigration, diplômés ou non qui quittent massivement un Portugal sinistré pour chercher un emploi au Mozambique ou en Angola.  Comment interpréter ces mouvements : mobilité à rebours, recolonisation des Suds ou retour aux sources familiales ?

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