Afrique-Israël : Business as usual

 |   |  1809  mots
Une rencontre entre le président sénégalais et le premier ministre israélien en marge du dernier sommet de la CEDEAO.
Une rencontre entre le président sénégalais et le premier ministre israélien en marge du dernier sommet de la CEDEAO. (Crédits : Présidence de la République du Sénégal)
La nouvelle offensive israélienne en Afrique obéit certes à des intérêts géopolitiques. En embuscade, les entreprises israéliennes convoitent également leur part du gâteau du potentiel de croissance du continent. Misant sur certains avantages comparatifs de leur secteur privé, les investisseurs israéliens comptent intensifier leur présence en Afrique.

Comme pour respecter l'usage en vogue en Afrique, Israël a bien pris soin de marquer son retour sur le continent avec un signal fort qui en dit long sur ses véritables intentions. En 2016, la tournée dans quatre pays d'Afrique de l'Est du Premier ministre israélien n'a pas été que diplomatique. Benyamin Netanyahu avait profité de son séjour africain pour signer au nom de l'Etat hébreu des conventions de coopération avec ses pairs du continent. Des projets de développement économique ont également été lancés sur financement d'Israël pour un montant d'au moins 13 millions de dollars, alors que des aides bilatérales ont été accordées sous différentes formes à ses alliés.

Composée de plus de 80 hommes d'affaires représentant une cinquantaine d'entreprises, la délégation israélienne n'est pas arrivée les mains vides au sommet de la CEDEAO, en mai dernier. Dans les valises du Premier ministre Netanyahou, la promesse d'un investissement israélien d'un milliard de dollars sur les quatre prochaines au bénéfice des pays de l'Afrique de l'Ouest. Le financement devrait servir au développement de projets énergétiques à travers les 15 pays membres de la communauté économique sous-régionale, avec une priorité accordée à la promotion des énergies renouvelables.

Afin de marquer le coup et surtout conforter le pays qui a accepté de faire honneur à l'Etat hébreu en lui ouvrant la voie d'un réchauffement diplomatique fort en symboles, un contrat de 20 millions de dollars a été aussitôt paraphé entre Israël et le Libéria pour la construction du premier parc solaire du pays. «Si l'on considère les 600 millions d'Africains qui n'ont pas encore accès à l'électricité, Israël peut aider les gouvernements du continent à fournir l'énergie nécessaire au peuple africain qui en a grandement besoin», a fièrement annoncé le député Avraham Neguise, membre de la délégation israélienne.

Le message est lourd de sens : l'Etat hébreu est conscient des défis prioritaires de l'heure pour l'Afrique et peut à juste titre contribuer à leur prise en charge. Toutefois, comme n'a pas manqué de l'ajouter le parlementaire d'origine israélienne et président du caucus Israël-Afrique, l'aide d'Israël est loin d'être désintéressée. «Nos objectifs humanitaires et diplomatiques sont soutenus par le secteur privé qui peut travailler rapidement et efficacement pour améliorer la vie de millions de personnes», a laissé entendre Avraham Néguisse, plantant ainsi le décor de la dynamique que son pays entend insuffler aux relations qu'Israël souhaite désormais nouer avec l'Afrique.

Une présence discrète, mais efficace

Le premier sommet Afrique-Israël qui se tiendra à Lomé fin octobre 2017 sera assurément l'occasion, pour l'Etat hébreu, de sortir le grand jeu pour faire changer d'avis même les pays qui affichent encore leur réticence à la nouvelle dynamique diplomatique entre les deux parties. Face à une conjoncture difficile, l'aide israélienne s'annonce comme une véritable bouffée d'oxygène pour bien des pays du continent qui peinent à poursuivre leurs grands chantiers de développement. D'autant plus qu'Israël a démontré sa capacité à répondre présent pour accompagner les pays africains dans leur quête d'émergence économique.

En plus aux aides bilatérale et multilatérale qui participeront à légitimer davantage le réchauffement des relations israélo-africaines, les pays du continent ne sont pas insensibles à la force de frappe financière et technologique des entreprises privées israéliennes. Une expertise que ces dernières ont acquise et surtout consolidée grâce à une présence certes peu visible, mais assez significative en Afrique. C'est en effet l'un des paradoxes des relations israélo-africaines : la rupture des relations diplomatiques avec l'Afrique n'a pas beaucoup impacté la coopération économique entre l'Etat hébreu et la majorité des pays du continent.

A travers l'Agence israélienne de coopération internationale, Mashav, le pays a maintenu une présence discrète sur le continent, participant à sa manière aux aides internationales de développement destinées à l'Afrique. Des ingénieurs de plusieurs pays ont été formés en Israël, notamment dans le domaine agricole et Mashav a financé toute une série de projets de développement sur le continent. L'agence qui dépend du ministère israélien des Affaires étrangères a formé à ce jour plus de 300 000 cadres africains dans différents domaines, avec parfois des missions sur le terrain. Selon les estimations officielles, le projet Mashav dédié à l'aide au développement représentait, depuis 2010, plus de 1% du budget national du pays, soit bien plus que ce que les pays développés ont engagé depuis des années à cette fin. Mieux encore, plusieurs pays du G7, notamment européens comme la France, n'ont pas encore atteint la barre de 0,7% de leur budget comme aide au développement en Afrique.

En décembre dernier, c'est à l'initiative de Mashav et en partenariat avec la CEDEAO que Jérusalem a accueilli une conférence ministérielle sur «l'amélioration de la productivité agricole durable dans les régions arides et semi-arides», à laquelle ont pris part une dizaine de hauts responsables provenant d'une dizaine de pays d'Afrique de l'Ouest. «La conférence qui s'est déroulée dans un contexte de réchauffement des relations entre l'Afrique de l'Ouest et Israël constitue un terrain fertile pour un meilleur développement des relations aux niveaux politique et économique», avait alors expliqué le ministère des Affaires étrangères. Israël s'appuie donc sur une solide base pour hisser le niveau de coopération avec les pays du continent à un moment où il en a le plus besoin au vu des nombreux défis socioéconomiques auxquels la plupart des pays font face.

Une stratégie de conquête transversale

Le fait nouveau dans ce retour d'Israël en Afrique, c'est le mouvement d'ensemble qui accompagne la nouvelle stratégie de l'Etat hébreu sur le continent avec en plus de l'aide au développement et au-delà des enjeux géopolitiques, l'implication du secteur privé. En clair, les entreprises et les investisseurs israéliens entendent profiter de cette lune de miel qui se profile pour consolider leur position en Afrique.

En fait, le dynamisme de l'économie africaine et le potentiel de croissance ne manquent pas de susciter la convoitise du secteur privé israélien, d'autant plus que ses entreprises n'ont jamais quitté le continent. On estime d'ailleurs entre 1 000 et 1 500 les entreprises israéliennes qui opèrent actuellement en Afrique et selon les statistiques de la Chambre de commerce Israël-Afrique, les exportations israéliennes vers le continent africain ont dépassé 1 milliard de dollars en 2015, avec toutefois une balance commerciale largement déficitaire en défaveur des pays africains.

A la décharge de ces derniers, Israël ne représente pas un marché assez conséquent. Sauf que ce volume des échanges commerciaux ne met pas véritablement en relief le dynamisme des entreprises israéliennes sur le continent. Pourtant, elles sont bien présentes depuis des décennies dans les divers secteurs de l'économie africaine, notamment dans l'exploitation des ressources minières et l'industrie en Afrique du Sud et australe, l'immobilier et le BTP en Afrique de l'Ouest et centrale, le commerce et les services au Nigéria et dans bon nombre de pays africains au sein desquels l'expertise israélienne s'est faite un nom.

L'Afrique du Sud est le premier partenaire commercial africain d'Israël qui a également des entreprises très présentes dans les principales économies du continent, notamment au Nigéria, au Botswana, en Egypte, en Côte-d'Ivoire, en Ethiopie et au Kenya, en plus d'autres marchés de modeste taille comme le Burkina, la Zambie, le Gabon, la Centrafrique ou le Togo. La liste est loin d'être exhaustive, mais l'offensive des entreprises israéliennes en Afrique ne date pas d'aujourd'hui et n'a surtout pas beaucoup pâti de la rupture des relations diplomatiques. Autant dire que dans le sillage de la nouvelle dynamique des relations entre les deux parties et qui sera désormais portée par une entente politique au plus haut niveau, les entreprises israéliennes ont de la marge à réaliser en Afrique.

L'avantage pour Israël, qui va certes devoir faire face à la rude concurrence qui prévaut sur le continent, c'est son savoir-faire dans des domaines de haute technologie, surtout que les entreprises israéliennes s'intéressent de plus en plus à de nouvelles niches aux perspectives reluisantes. L'exemple le plus révélateur de cette approche est celui des infrastructures énergétiques, particulièrement l'énergie verte dont le potentiel africain ainsi que les perspectives de développement intéressent de plus en plus les Israéliens. Ainsi, au Libéria, c'est Energiya Global qui se chargera de la construction du parc solaire qui fournira selon les prévisions 25% de la production totale du pays. Le consortium est déjà actif au Rwanda avec son parc solaire qui assure 6% de la production énergétique du pays, tout comme au Burundi où leurs installations devraient assurer 15% de la production énergétique du pays avant la fin de l'année en cours.

Quid des intérêts africains à long terme ?

Israël semble donc bien parti pour tirer son épingle du jeu, au grand bénéficie des pays africains toujours à la recherche de partenaires pour diversifier leurs économies et surtout combler leur déficit en infrastructures. Mais au-delà de l'aide et des IDE, comment les pays africains pourront-ils à leur tour tirer avantage de ce partenariat renouvelé ?

A priori, les pays africains auraient autant à gagner en captant le savoir-faire israélien et les gains de croissance conséquents à ces investissements,  particulièrement la création de postes d'emploi. Mais à une condition : des préalables devraient être mis en place pour assurer des échanges plus inclusifs et gagnant-gagnant.

L'Afrique ne représente aujourd'hui que 2% du commerce extérieur israélien selon l'agence en charge des exportations de l'Etat hébreu, mais le potentiel de croissance des échanges est considérable. «L'Afrique, qui possède aujourd'hui l'un des plus forts taux de croissance au monde, renferme de nombreuses opportunités commerciales dans des domaines où l'expertise israélienne fait autorité, comme l'agriculture, les télécommunications, l'énergie renouvelable et les infrastructures», avait ainsi expliqué aux médias, Yoram Elron,  directeur à la Division des affaires africaines au ministère israélien des Affaires étrangères, en marge de la première tournée de Netanyahu en Afrique.

Le grand défi qui constituera la véritable épreuve pour le nouveau partenariat israélo-africain, c'est de savoir si ce dernier résistera aux différentes contingences géostratégiques, dans un contexte géopolitique mondial sans cesse agité.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :