Gambie : célébrer (ou pas) l’accession au pouvoir de Jammeh, la question de la discorde

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Yahya Jammeh au lendemain de son coup d'Etat, il avait 29 ans
Yahya Jammeh au lendemain de son coup d'Etat, il avait 29 ans (Crédits : DR)
La question relève autant de la promotion de la liberté d’expression que d’un solde de tout compte d’un passé douloureux et récent. Faut-il célébrer (ou pas) le coup d’Etat du 22 juillet 1994 qui porta Yahya Jammeh au pouvoir ? Alors que l’APRC, le parti de l’ancien président, en dégringolade politique, règle les derniers préparatifs de l’événement, la question a déclenché, en Gambie et au sein de la diaspora, une vive polémique et même un débat constitutionnel !

22 juillet 1994 sur les bords de la côte atlantique. Dans le calme et la fraîcheur de la nuit estivale, un jeune officier de 29 ans, à la tête d'un commando de quatre hommes réalise ce que l'on osait à peine imaginer.

Débarqué à bord de pirogues avec ses camarades d'armes sur l'Independance River à 200 kilomètres de la côte, Yahya Jammeh, silhouette effilée, prend d'assaut le State House, le palais présidentiel, capture le président Dawda Jawara, l'envoie en exil au Sénégal voisin et s'assoit sur son fauteuil.

Une célébration empreinte d'intérêts politiques pour l'APRC de Jammeh

Vingt-deux ans d'un règne autocratique et une crise post-électorale hitchcockienne plus tard, l'homme qui a troqué son treillis contre son boubou blanc a été chassé du pouvoir et exilé en Guinée Equatoriale. Mais l'Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC), parti créé par Yahya Jammeh en remplacement de sa junte militaire, compte célébrer en grande pompe, l'épisode glorieux qui a permis à son fondateur d'accéder au pouvoir.

Autorisation de la police en poche, l'APRC prépare les festivités du « 22 juillet » au cours desquelles il souhaite mettre en avant les réalisations de Jammeh pendant ses deux décennies de règne, pointer les insuffisances et mobiliser les militants autour du futur projet du parti.

« Récupération politique ! », maugréent certains. Le calcul de l'APRC n'est effectivement pas dénué de tout intérêt. Pour l'ancien parti au pouvoir, aujourd'hui passé dans l'opposition, cette célébration est un moyen de se remettre en selle après sa dégringolade aux législatives où il n'a raflé que 5 sièges de députés sur les 53 que compte le Parlement gambien.

La célébration du 22 juillet est aussi une réplique politique de l'APRC, en perte de vitesse, devenu le nouveau bouc-émissaire du régime d'Adama Barrow qui exhume l'horreur du « puit de cadavres » de Jammeh et les crimes économiques présumés de l'ancien régime. Des dossiers qui déteignent sur l'image d'un parti qui traverse une période de vaches maigres, loin des temps où il régnait sur la politique gambienne.

La question divise, la démocratie gambienne à l'épreuve

Loin des considérations politiciennes, la question de la célébration divise au-delà des seules frontières gambiennes. Dans un pays qui panse ses plaies, consolide les rangs et construit l'avenir, faut-il célébrer un fait du passé lié à un régime tombé en disgrâce ?

Pour un premier groupe pro-célébration du 22 juillet, ce serait un déni de démocratie, de liberté d'expression que de refuser la célébration du 22 juillet. Ses partisans ou ceux convaincus par les idées de Yahya Jammeh encore très populaire en Gambie, en dépit de la crise post-électorale, devraient pouvoir s'exprimer, soutiennent-ils.

Paradoxal dans un pays où le taux d'analphabétisme frise les 50%, où l'accès à l'information est difficile et dont le 1,8 million d'habitants a longtemps été privé de liberté d'expression. Justement, soutiennent les pro-célébration, il ne faudrait pas que le nouveau régime marche sur les traces de Jammeh.

En face, un autre groupe anti-célébration, notamment au sein de la diaspora, a pris d'assaut les réseaux sociaux. Vidéos ou texte diffusés sur les plateformes sociales, ils estiment que cette célébration est une insulte à la mémoire des personnes tuées par les très redoutés « junglars », les sicaires de Jammeh.

Autre argument à leur actif, le passé controversé du régime sur lequel surfe une APRC en quête d'une nouvelle virginité politique ne devrait pas être célébré au vu des atrocités dont serait complice l'ancienne machine électorale de Jammeh. Pour eux, l'APRC devrait être interdite d'activités politiques. Plus loin, ils estiment même que la célébration d'un coup d'Etat est anticonstitutionnelle.

Arguments contre arguments, la polémique prend de l'ampleur à une semaine du 22 juillet. Les Gambiens qui (re)découvrent la liberté de s'exprimer en font un débat passionné. Pour la nouvelle Gambie, c'est la construction de sa démocratie qui est mise à l'épreuve, dans l'ombre d'un passé pas encore totalement soldé !

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