Gambie : Barrow frappe le portefeuille de Jammeh

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L'ex-président gambien Yahya Jammeh, vêtu de son éternel boubou blanc, s'est construit un petit empire d'entreprises pendant son règne.
L'ex-président gambien Yahya Jammeh, vêtu de son éternel boubou blanc, s'est construit un petit empire d'entreprises pendant son règne. (Crédits : Reuters)
Jusque-là Adama Barrow n’a pas pu envoyer Yahya Jammeh dans les geôles où ce dernier avait l’habitude d’envoyer ceux qui osaient le défier. Le nouveau régime a donc décidé de lui geler les poches. Propriétés foncières, bétail, petits commerces appartenant à l’ancien président gambien sont aujourd’hui sous scellé au cas où la justice gambienne l’enjoindrait d’indemniser ses victimes présumées. Chasse aux sorcières ou justice spectacle ? Dans l’un ou l’autre des cas, le couteau est à double tranchant.

L'administration Obama avait étudié l'option en pleine crise post-électorale gambienne pour les biens de l'ancien homme fort de Banjul détenus aux Etats-Unis, comme le révélait en exclusivité La Tribune Afrique. Le nouveau régime avait dénoncé un détournement massif de l'homme au boubou blanc via sa fondation, avant de déclarer les caisses de l'Etat gambien « vides ! ».

La justice gambienne s'attaque aux poches longues de Jammeh

C'est finalement la justice gambienne qui mettra la mesure à exécution. Lors d'une conférence de presse, tenue ce lundi 22 mai, Aboubacar Tambadou, le ministre gambien de la Justice en a fait l'annonce. La Cour de justice a donné son blanc-seing pour un gel des avoirs financiers, fonciers et matériels de Jammeh détenus en Gambie.

Dans le détail, ces biens concernent 86 comptes bancaires saisis grâce à la collaboration de la Banque centrale et près de 14 sociétés opérant dans la boulangerie, l'abattage pour la vente de charcuterie ou encore dans le commerce. Il faut également y ajouter le bétail issu de ses fermes d'élevage de l'ancien président, mais aussi ses terres de production céréalière.

Les poches du boubou blanc de Yahya Jammeh étaient-elles trop longues ? En tout cas la liste des accusations de détournements s'allonge de plus en plus. Selon le ministère de la Justice, près de 3,9 millions de dollars ont disparu des caisses de la Sécurité sociale et de la caisse dédiée au financement des logements.

La fonte a aussi frappé les caisses de Gamtel, l'opérateur national des télécoms. Près de 49,5 millions de dollars se sont évaporés de ses caisses. Le scandale financier prend une ampleur considérable si l'on prend en compte les 8 millions de dollars qui auraient été détournés par la Fondation Jammeh via des prête-noms ou des sociétés-écran par l'ancien régime. Sans compter le mobilier et surtout les sommes emportées par le fantasque ex-maître de Banjul lors de son exil en Guinée Equatoriale.

Justice-spectacle ou réconciliation ? Le dilemme de Barrow...

Chasse aux sorcières ou justice-spectacle en direction d'un peuple qui demande réparation des préjudices de la main de fer de Jammeh ? En tout cas, contrairement aux frères de Jammeh qui ont été convoqués puis emprisonnés, Mohamed Bazzi, un homme d'affaires libanais proche de Jammeh, n'a pas été inquiété dans les investigations des autorités gambiennes. Il se murmure même que l'homme d'affaires doit cette « immunité » à son spectaculaire retournement de veste lors de la campagne électorale après avoir mené un lobbying intense pour arracher le soutien en faveur de Barrow de la communauté libanaise établie à Banjul.

On se demande même si ces révélations de l'ampleur du détournement par le régime de Jammeh ne sont pas destinées à obscurcir davantage la légende de Jammeh pour polir celle du nouveau régime. Autre grief reproché au nouveau président, pendant que les caisses de l'Etat étaient supposées vides, Adama Barrow s'offrait le luxe d'une fastueuse cérémonie de (ré)investiture là où l'austérité aurait dû succéder à un régime dont on dénonce le luxe.

Pour l'heure, c'est le redressement d'une Gambie où le taux d'analphabétisme frôle les 50% et le taux de pauvreté les 60%, qui devrait constituer l'urgence sociale de l'heure. A l'image de la Tunisie après la révolution, la justice transitionnelle en Gambie devra mettre la lumière sur les exactions de l'ancien régime et organiser la réconciliation nationale qui pourrait aller jusqu'au pardon national pour une Gambie encore en reconstruction. Une trop grande concentration sur l'un de ces deux aspects pourrait faire oublier l'autre.

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