Portrait : Marie Lora-Mungai, une « succes story » française à l’africaine

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Marie Lora-Mungai est devenue célèbre grâce à « The XYZ Show », une émission satirique sur la politique inspirée des « Guignols de l'info », qu'elle a lancée en 2009 au Kenya avec le dessinateur tanzanien Gado.
Marie Lora-Mungai est devenue célèbre grâce à « The XYZ Show », une émission satirique sur la politique inspirée des « Guignols de l'info », qu'elle a lancée en 2009 au Kenya avec le dessinateur tanzanien Gado. (Crédits : DR)
L’histoire de Marie Lora-Mungai est celle d’une journaliste qui tourne le dos aux projecteurs de la télévision américaine pour devenir une businesswoman à succès en Afrique. Portrait d’une Française qui a bâti sa carrière d’entrepreneur à plus de 10 000 km de sa terre natale.

Elle vit aujourd'hui entre l'Europe, les Etats-Unis et l'Afrique. Mais c'est en Afrique anglophone que Marie Lora-Mungai a le plus fait parler d'elle cette dernière décennie. Au Kenya et au Nigéria notamment, on ne la présente plus dans le monde des médias. Devenue célèbre grâce à « The XYZ Show », une émission satirique sur la politique inspirée des « Guignols de l'info » qu'elle a lancée en 2009 avec le très populaire dessinateur tanzanien Gado, la businesswoman a depuis fait du chemin.

Paris - New-York - Nairobi, l'itinéraire

Née et éduquée en France, Lora-Mungai s'envole pour New York alors toute jeune diplômée de Sciences Po en Sciences politique et de l'ESCP Europe en Marketing et Communication. C'est dans les rangs de la chaîne de télévision américaine CNN qu'elle dépose ensuite ses valises et fait ses premières armes de journaliste en couvrant le Nord-Est des Etats-Unis. Une mission qui sera sienne non-stop pendant deux ans.

Poussée par le goût de la découverte, Lora-Mungai met le cap sur de nouveaux horizons et débarque à Nairobi, la pétillante capitale du Kenya, en janvier 2006. « J'ai eu envie d'aller voir ce qu'il se passait dans une région du monde en plein mouvement et de couvrir ce que je considérais être de "vrais sujets" », explique-t-elle à La Tribune Afrique. La jeune femme devient alors correspondante pour plusieurs médias internationaux : CNN, AFP TV, Reuters TV, BBC.

Mission: « démanteler les préjugés »

Partie des buildings new-yorkais pour les hautes terres nairobiennes, Lora-Mungai assure qu'elle n'a « pas du tout vécu la transition comme un changement radical ». « A mon arrivée, j'ai été surprise par la modernité et l'ébullition de Nairobi, qui était déjà à l'époque une capitale dynamique et cosmopolite et qui, ayant grandi en France, ne correspondait pas à ma perception de l'Afrique de l'époque », confie-t-elle avant d'ajouter : « j'ai eu honte de ma propre ignorance et j'ai alors décidé de m'atteler à travers mon travail au démantèlement de ces préjugés ».

Son engagement à montrer à la face du monde une Afrique quasi-méconnue hors des frontières du Continent se concrétise à partir de fin 2007 au travers d'une rencontre. Celle avec Gado, connu pour être le dessinateur le plus célèbre d'Afrique de l'Est. « C'était lors d'une interview », se souvient la jeune femme. « Il m'a raconté, poursuit-elle, qu'il essayait depuis 5 ans de monter une émission télé de satire politique sur le modèle des Guignols de l'Info français. Il n'avait pas réussi à convaincre les chaines de la validité du concept ni à réunir le financement ». C'est alors que s'éveilla la fibre entrepreneuriale de la journaliste : « J'ai trouvé cette idée géniale, et je n'ai pas pu arrêter d'y penser ».

Décollage

Quelques jours plus tard, les élections présidentielles qui ont conduit à la réélection du président Mwai Kibaki démarrent. La contestation de ce résultat plonge le pays dans une crise de violence sans précédent. Bien que la couverture de ces événements reste son « pire souvenir », Lora-Mungai juge le contexte idéal pour lancer un programme du style des « Guignols de l'info ».

« J'ai pensé que si une telle émission avait été à l'antenne, cela aurait peut-être fait une différence en offrant aux Kényans un espace pour critiquer leur classe politique et aborder des sujets difficiles avec humour ».

Quatre mois plus tard, la situation s'apaise grâce à l'intervention de la communauté internationale et les deux amis en saisissent l'opportunité. Stratégie de financement définie, levée de fonds réalisée, ils lanceront au bout d'un an « The XYZ Show », diffusée à la fois en anglais, en swahili (deuxième langue nationale au Kenya) et en sheng (argot local) sur la plus grosse chaîne de télé du pays. Le succès de cette émission reste son « plus beau souvenir ».

« Cela a été un vrai "hit" dès la première saison, se remémore l'entrepreneure, et l'émission a pu avoir un impact sur le développement de la société kényane ».

Marie Lora-Mungai

Cerise sur le gâteau, The XYZ Show a remporté le prix Africa Magic de la meilleure série télévisée en 2013. Aujourd'hui, 10 ans après son lancement, les deux associés en sont à la 12ème saison de l'émission dont ils ont également lancée une version au Nigéria où le succès a été tout aussi retentissant.

Faire émerger les talents africains

Depuis lors, Lora-Mungai a étendu ses cordages en fondant plusieurs autres sociétés dans le secteur des médias. Outre Buni Media qui produit et distribue la fameuse émission satirique, la jeune femme a également lancé en 2012 Buni.tv, l'une des premières plateformes de vidéos à la demande (VOD) en Afrique, rachetée par Trace TV en 2016. Elle s'intéressera ensuite au développement des nouveaux talents et créera en 2014 l'agence Restless Talent Management, au travers de laquelle elle organise des compétitions de pitch en Europe et en Afrique, comme ci-dessous au festival international du film de Durban en Afrique du Sud.

Marie Lora-Mungai

Sa dernière-née, Restless Global -fondée à Los Angeles en février 2015 et opérant en Afrique anglophone- est une société consacrée à la production des projets de films basés sur des histoires africaines, pour un public international. Sur ces projets, la femme d'affaires travaille avec des chaines et des distributeurs européens ou américains, car, dit-elle, « les budgets sont beaucoup plus importants ». « A titre d'exemple, ma série ''The Trade'' qui se passe dans le monde du trafic de drogue entre l'Afrique de l'Ouest et L'Europe, sera une co-production avec Canal+ International ».

Un jour, une série TV ''premium'' africaine !

Si son parcours semble aussi atypique qu'improbable, Lora-Mugai l'assure : « ayant été journaliste TV, l'entrepreneuriat dans le secteur des médias a été une évolution très naturelle ». Aujourd'hui âgée de 36 ans, la businesswoman nourrit un rêve, celui de « produire la première série TV "premium" africaine, alliance d'une histoire authentiquement locale mais a portée universelle, avec des standards d'écriture et d'image internationaux ».

Entre temps, cette entrepreneure aguerrie s'intéresse de plus en plus à l'Afrique francophone où elle repère peu à peu « quelques talents prometteurs » et n'hésiterait pas à lancer un projet francophone « s'il faisait sens commercialement ». Et ce serait pour elle un bon moyen pour renouer professionnellement avec ses origines françaises. Car sur ce plan, Lora-Mungai l'avoue : « je me sens en décalage avec la société française de par mon expérience africaine et américaine de ces 15 dernières années ». Toutefois, il y a de l'espoir :

« Depuis peu les choses bougent en France et sa relation avec l'Afrique évolue. J'espère être amenée à contribuer à ce mouvement à un moment donné ».

Raconter une Afrique « belle »

En attendant une telle opportunité, Marie Lora-Mungai consacre une partie de son temps à consulter pour des sociétés de média qui souhaitent s'implanter en Afrique et pour lesquelles elle conduit, entre autres, la stratégie de contenu. Considérée comme une référence dans l'entrepreneuriat féminin, elle a été nominée « Rising Talent » par le Women's Forum en 2013, classée parmi les « 10 femmes entrepreneurs à suivre en 2016 » par Forbes France et nommée « Young Global Leader » par le Forum économique mondial en mars 2017. Régulièrement, elle participe à des conférences et forums sur les thèmes de la croissance économique où elle se plait à raconter une Afrique « belle, talentueuse, active et créatrice ».

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