ADO confie la maison RDR à « Tantie » Henriette Diabaté, une fidèle de la première heure

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(Crédits : DR)
C’est à une militante de la première heure de son parti que le président ivoirien Alassane Dramane Ouattara (ADO) a choisi pour diriger le Rassemblement des républicains (RDR). La désignation surprise de cette universitaire chevronnée consacre une militante qui a déjà assuré par le passé, la direction du parti du temps où celui-ci était dans l’opposition et qui va devoir gérer la guerre de succession qui a déjà commencé au sein du Rassemblement en vue de l’après Ouattara. En confiant la garde de la maison mère à une fidèle parmi mes fidèles, ADO a également tracé la feuille de route pour la nouvelle équipe dirigeante du parti présidentiel, celle de la création d’un parti unifié avec les autres partis alliés. De quoi susciter des interrogations au sein de l’opinion sur les réelles intentions du président… Décryptage

C'était la surprise du 3e Congrès ordinaire du Rassemblement des républicains (RDR), le parti du président Alassane Ouattara. Alors qu'il était attendu que le chef de l'Etat retrouve la présidence du parti en droite ligne avec la réforme introduite dans la dernière Constitution qui a fait sauter le verrou qui empêchait jusque-là un président en exercice de diriger un parti, ADO a finalement choisi de passer la main. C'est à une militante de la première heure du parti, Henriette Dagri-Diabaté, que le président a fait appel pour prendre la présidence. Un choix qui a été avalisé à l'unanimité par le Congrès qui s'est tenu ces 9 et 10 septembre dans une des communes d'Abidjan, la capitale économique du pays.

« Tout en vous remerciant et en m'honorant de votre décision de me confier à nouveau les destinées de notre parti, je voudrais vous proposer une équipe dont j'ai la conviction qu'elle saura, sous mon autorité morale, non seulement conduire les changements que nous souhaitons, mais aussi maintenir la mobilisation que nous observons » s'est expliqué le président à l'ouverture du Congrès avant de souligner que le parti regorge d'autres hommes femmes de qualité. « Nous devons faire confiance à l'un ou à l'une d'entre eux, que je soutiendrai de toutes mes forces, tout en me rendant disponible pour ce défi que vous nous avez lancé de construire une formation politique rassemblant toute la famille Houphouëtiste » a alors plaidé ADO en annonçant le choix de Henriette Diabaté comme son successeur à la tête du parti présidentiel.

Henriette Diabaté, historienne reconnue et militante engagée

C'est donc à une militante et une fidèle parmi les fidèles que le chef de l'Etat a fait appel pour diriger son parti à sa place. Henriette Diabaté est en effet une des principales figures du RDR dont elle a été une des membres fondateurs en 1994 après voir milité au sein de l'ancien parti unique, le PDCI-RDA, parti duquel est issu le RDR.

A 82 ans, celle qui occupe actuellement le poste de Grande chancelière de l'ordre national de Côte d'Ivoire justifie d'une carrière professionnelle et politique bien remplie. Native de Bingerville, cette diplômée en histoire de Paris Sorbonne a servi comme professeur titulaire durant plusieurs années à l'Université d'Abidjan au sein de laquelle elle fut titulaire de la chaire d'Histoire médiévale, et doyenne honoraire de la faculté des Lettres, arts et sciences humaines. Veuve de l'ancien ministre d'Etat, l'économiste Lamine Diabaté avec qui elle a eu cinq enfants, Henriette Diabaté fut ministre à plusieurs reprises. En charge de la culture de 1990 à 1993 à l'époque où ADO était le premier ministre du premier président du pays Félix Houphouët-Boigny, elle créa le prestigieux Marché de l'art et des spectacles africains (MASA) qui constitue aujourd'hui encore un des rendez-vous culturels les plus renommés du pays.

En 1999, elle retrouva de nouveau mais brièvement ce département en plus de la Francophonie sous la transition militaire du général Robert Guei avant de démissionner en raison de la décision du chef de la junte de se présenter aux élections présidentielles. C'est surtout à la tête du ministère de la Justice et des droits de l'homme, de 2002 à 2005, qu'elle s'affirma au sein du gouvernement avec les nombreuses décisions prises pour rapprocher les tribunaux des justiciables et surtout accélérer les procédures judiciaires.

Sur le plan politique, elle justifie d'un CV bien étoffé qui illustre l'ampleur de son engagement politique aux Cotés d'Alassane Ouattara et au sein du RDR. Secrétaire nationale aux relations extérieures du parti de sa création à janvier 1999, année à partir de laquelle elle accéda au poste de secrétaire générale pendant plusieurs années, celles dite sombres du parti qui était alors à l'opposition. C'est à ce poste qu'elle a dû déjà diriger le RDR en l'absence du président ADO alors en exil et qui a fait d'elle, l'un des principaux acteurs de la crise politique qu'a connu le pays à cette époque et durant presque la majorité des dix années de Laurent Gbagbo au pouvoir. Arrêtée puis condamnée à 24 mois de prison en 1999 pour « incitation à la violence », elle ne passa finalement qu'un mois dans la tristement célèbre maison d'arrestation et correction d'Abidjan (MACA). De nouveau poursuivie en 2001 pour « atteinte à l'ordre publique » avant de bénéficier d'un non-lieu, elle entama cette année-là une grève de la faim qui a émue l'opinion au delà du pays, afin de protester contre la mesure d'interdiction de sortie de territoire qui lui empêchait d'aller voir son mari malade  à Paris.

L'ultime consécration pour cette battante dont le bagout et la sagesse force l'admiration auprès de ses camarades mais aussi adversaires politiques, c'est l'accession d'ADO à la présidence de la république ivoirienne, un sacre auquel elle a grandement contribué. « Il n'est pas nécessaire de revenir sur le parcours élogieux de Tantie dont le RDR est la vie » a d'ailleurs tenu à lui rendre personnellement hommage, le président ADO à la tribune du Congrès.

« Au nombre des personnes qui ont donné un visage à notre lutte et dont la loyauté exemplaire nous inspire tous, je voudrais saluer notre Tantie, la deuxième secrétaire générale de notre parti, la cheffe de village de notre congrès, Henriette Dagri Diabaté, une grande dame de convictions et d'action, qui a été de tous les combats ». Alassane Ouattara

« C'est avec beaucoup d'émotion et de fierté, que j'ai accueilli votre décision de porter votre choix sur ma personne, pour le poste de Présidente de notre grand Parti, le RDR. Ce choix, qui a été entériné par l'ensemble des militants, me remplit de joie. C'est un immense honneur que j'accepte avec humilité » a-t-elle adressé à l'égard du chef de l'Etat à qui elle a proposé d'assumer le poste de président d'honneur du parti. « Au nom de mes camarades qui viennent d'être élus, ainsi qu'en mon nom propre, je voudrais vous exprimer notre reconnaissance et notre profonde gratitude pour cette grande marque de confiance » a aussi ajouté, devant les militants du parti, Henriette Diabaté avant de prendre l'engagement de faire rayonner le parti. « Le RDR, c'est notre espoir pour une Côte d'Ivoire unie dans sa diversité, une Côte d'Ivoire réconciliée et prospère dans une Afrique apaisée qui aspire aux changements » a promis sa nouvelle présidente.

« Nous prenons la pleine mesure des responsabilités qui sont les nôtres, et nous prenons l'engagement devant vous de ne ménager aucun effort pour être à la hauteur des attentes de nos militants. Nous savons pouvoir compter sur vous, au regard de votre expérience et de la grande ambition que vous avez pour notre pays ». Henriette Diabaté, président du RDR

ADO garde toujours la main en attendant le parti unifié avec ses alliés

Le chef de l'Etat ivoirien a donc décidé de passer la main sans toutefois quitter le parti dont il va assumer la figure tutélaire en sa qualité de président du parti. «Je vous en donne l'assurance. Faites-moi confiance. Je serai désormais plus proche de la gestion quotidienne du parti qui reste la caisse de résonance des débats en cours dans la société » s'est d'ailleurs engagé Ouattara devant les militants de son parti. Cependant, pour beaucoup d'observateurs, c'est une manière déguisée pour ADO de faire durer le suspens en attendant l'hypothétique création du parti unifié, un projet annoncé depuis des années mais sans cesse repoussé et qui consiste en la réunion des autres formations politiques de la majorité présidentielle au sein d'une même formation politique. Le projet auquel Ouattara tient encore fermement -il a indiqué vouloir qu'il se concrétise d'ici la fin d'année- soulève bien des inquiétudes et des réticences tant au sein du RDR que des autres alliés du Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). C'est du reste la principale mission qu'a confié le président à la nouvelle équipe dirigeante du parti au sein de laquelle plusieurs personnalités influentes du RDR mais aussi du gouvernement ont été également désignés, toujours sur proposition du président ADO. L'actuel premier ministre Amadou Gon Coulibaly a ainsi été désigné comme premier vice président du RDR en attendant la nomination de 20 autres adjoints ainsi que des autres membres du bureau. Au secrétariat général du parti, c'est aussi une femme qui a été choisie par ADO alors que quatre candidatures masculines se sont auparavant présentées. Il s'agit de la ministre de l'éducation nationale Kandia Kamissoko Camara, qui symbolise le rajeunissement des cadres du parti.

Le fait que les principales décisions phares de ce 3e Congrès du RDR portent l'empreinte du président ADO qui a multiplié les rencontres en marge des assises et a distribué les rôles, laisse supposer qu'il garde toujours la main sur le parti. En choisissant une de ses fidèles lieutenants, dépourvue de toute ambition présidentielle, ADO se donne ainsi un répit et met en couveuse les risques de crise larvée que se livrent certaines grosses pointures du RDR pour la place de « dauphin du chef de l'Etat ». L'absence au Congrès du président de l'Assemblée nationale, Guillaume Soro, membre du bureau politique du parti et les raisons qu'il a avancé pour la justifier sont venus d'ailleurs rappeler qu'il s'agit là, de l'autre mission à laquelle Henriette Dagri Diabaté va devoir se consacrer dans l'optique de la prochaine présidentielle.

Au sortir de ce 3e congrès ordinaire, le premier depuis 2008 et surtout depuis que le parti est pouvoir, a laissé place à de nouvelles interrogations sur les réelles ambitions de Ouattara pour la suite de son mandat à la tête du pays. Certains estiment en effet qu'en temporisant pour revenir par la grande porte dans l'arène politique, ADO vise plus loin : la présidence du prochain parti unifié sur lequel il semble miser beaucoup. Un tremplin pour une nouvelle candidature à la fin de son second mandat ? L'idée fait en tout cas son bout de chemin dans le landerneau politique ivoirien et certains faits convergent dans ce sens en attendant la confirmation.

ADO n'a certes pas le droit de se présenter à un troisième mandat selon la Constitution sauf au regard de la nouvelle loi fondamentale qui a consacré la 3e République, il n'en est qu'à son premier comme le mettent en avant certains de partisans. C'est l'argument qu'avait déjà choisi , Abdoulaye Wade pour pouvoir se représenter à la présidentielle de 2012 après deux mandats et une modification constitutionnelle. S'il avait par la suite perdu face à Macky Sall, il n'en reste pas moins que le Conseil constitutionnel du Sénégal lui avait donné raison, ce qui constitue une jurisprudence que certains thuriféraires d'ADO mettent déjà en avant.

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Commentaires
a écrit le 15/09/2017 à 20:50 :
Le président OUATARA leguant cette militante chevronnée de son parti, n'est il pas entrain de se préparer pour se représenter aux prochaines élections Ivoiriennes ?
Juga
a écrit le 11/09/2017 à 21:12 :
C'est en effet révolutionnaire de confier la direction du parti à une petite vieille de 82 ans qui ne fera qu'exécuter ce que dit ADO ! Il passe la main sans la passer; pourquoi ne suis je pas étonné ? Tout comme je ne serais pas étonné qu'il tente de se présenter pour un troisième mandat en prétextant que depuis la nouvelle loi, il n'a fait qu'un mandat ! Ces gens là n'ont aucune pudeur; mais le pire c'est que le bon peuple applaudit ! La Boétie appelle çà "la servitude volontaire" ! Désespérant.
PS : D'où sort-il ce chapeau ridicule ?

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